vendredi 26 octobre 2018

Là où rugissent les vents: Aventures en Patagonie

Voilà près de trois semaines désormais que je me trouve avec Éric et sa belle famille. En leur compagnie, j´en aurai profité pour reprendre des forces et aurai surtout passé d´agréables moments. La région del Maule où Éric a élu domicile est envahie (comme beaucoup trop d´autres régions andines qu´il m´ait été donné l´occasion de traverser) par de nombreuses plantations d´eucalyptus ou de pins; les premières étant destinées au commerce fructueux du bois de chauffage tandis que les autres alimenteront celui des maisons en préfabriquées.
Si les mines de l´Atacama représentent "le cancer du Chili", alors quelle maladie symboliserait le mieux ces désastreuses plantations?... Bien sûr, dans un pays où il est nécessaire de chauffer les maisons, l´eucalyptus (qui croît très rapidement) semble une solution appropriée afin de satisfaire l´énorme demande en bois de chauffage. Cependant, on oublie un peu vite que ses besoins en eaux sont gargantuesques, sans compter (en plus) sur le fait qu´il ne tolère aucun autre arbre dans son sillage. Voici donc réuni tous les ingrédients d´une catastrophe écologique favorisant l´érosion et faisant donc même parfois disparaître les arbres natifs.
Alors certes, il permet sans doute à de nombreuses familles qui ont choisi son exploitation de subvenir à leurs besoins, mais n´oublions pas que ceux qui en paieront le véritable prix seront les générations futures!
Si je généralise, je pense que nombre de nos problèmes le sont car nous manquons profondément de patience: préférant choisir la manière la plus rapide de satisfaire un besoin (oubliant ou ignorant volontairement les conséquences à long terme puisque nous ne seront plus là pour les voir ou les affronter) nous prenons trop souvent la mauvaise décision et dirigeons ainsi droit dans le mur nos propres enfants... Pourtant, j´ai l´intime conviction qu´il y a toujours une meilleure solution, certes plus lente, sans doute plus difficile mais plus respectueuse de notre planète et ne lésant personne! Alors peut être serait-il temps de revoir notre copie et d´ajouter ces paramètres à nos décisions avant qu´il ne soit trop tard, ne le pensez-vous pas vous aussi?
La majorité de la population chilienne est concentrée dans la zone centrale du pays, située entre le désert d´Atacama au nord et la Patagonie au sud. Le réseau routier y étant plus développé, il devient ici plus aisé de s´éloigner de la panaméricaine via des itinéraires beaucoup plus paisibles.
Nous sommes le 10 août lorsque je laissai Éric, Fran et le petit Nahuel afin de poursuivre ma route vers le sud. C´est sous un temps maussade que s´effectuent mes premiers tours de roue et le climat ne va pas aller en s´arrangeant! Plus je vais descendre plus les conditions promettent de se dégrader: le vent devrait ainsi gagner en force, les températures continueront de chuter, la pluie ou la neige augmenter en fréquence ; quant aux belles routes asphaltées, elles laisseront bientôt place à des pistes qui rendront ma progression un peu plus lente et éprouvante.
À force de voyager en solitaire, on en vient parfois à développer des émotions contradictoires du genre: "J´ai envie de me retrouver seul avec moi-même / Avoir de la compagnie me manque"...Ainsi en sortant de Lolol j´avais des envies de solitude. Envie de continuer à progresser aussi et avaler les kilomètres, découvrir de nouvelles choses, sentir la brise venir vous caresser le visage, transpirer, être couvert de poussière, bivouaquer, observer les étoiles par une nuit sans lune... mais c´était sans compter sur l´incroyable hospitalité chilienne qui allait me jouer plus d´un tour puisque j´allais seulement parcourir 500 petits kilomètres durant les trois semaines à venir...et continuer à progresser mais pour me retrouver catapulté de foyers en foyers ; ce qui malgré mes plans de solitude me convient parfaitement parce qu´il ne faut jamais oublier de se laisser porter par le courant et non aller contre lui, en tirer le meilleur parti, être reconnaissant et ainsi profiter de chaque cadeau que la providence veut bien mettre sur votre chemin.
C´est ainsi qu´après trois petites étapes et 280 kilomètres qui sont venus s´ajouter au compteur, je me retrouvai à traverser le petit hameau de Los Sauces afin de m´y ravitailler. Cette fois, tout est parti d´un simple pin´s que des pompiers chiliens m´avaient remis quelques temps auparavant et qui n´échappa pas à l´oeil affuté de Cami, employée municipale travaillant à la bibliothèque du village.

Elle commença par me dire "- Salut, mon père aussi est pompier!" et de fil en aiguille je me retrouvai en moins de deux attablé dans le bureau de la bibliothèque en train de boire le maté avec cette dernière et Pame, sa chef.
Tout le village est en effervescence: nous sommes aujourd´hui mardi et j´apprends que ce week end a lieu un festival gastronomique requérant la collaboration d´une grande partie des effectifs communaux afin que tout soit prêt à temps. Sans vraiment comprendre comment, je me retrouvai ainsi parachuté au sein d´une équipe dans laquelle se trouve Mari (la soeur de Cami) en train de transformer le gymnase municipal en véritable salle de restaurant et occupé à installer des kiosques...Victor, le boss en charge de l´organisation des différentes équipes ne me laisse pas tranquille et trouve toujours quelque chose à me faire faire. Avant la fin de la journée, mes différentes tâches m´ayant fait parcourir le village dans tous les sens, je connais déjà beaucoup de monde... même des personnes qui eux ne me connaissent pas! je sais par exemple à quoi ressemble le maire, connaît l´emplacement exact de sa maison et sais expliquer comment s´y rendre ; j´ai également entendu des rumeurs sur l´homme le plus riche du village (qui n´est autre que le capitaine des pompiers) et sais qu´il est un grand propriétaire terrien... Lorsque je me retrouvai à expliquer tout cela aux parents de Cami et Mari qui m´ont gentiment convié au repas familial, c´est à croire que j´ai toujours habité ici, me disent-ils... nous avons tous bien ri de mon petit exposé!
Mari, qui dispose de la maison la plus spacieuse, m´offre le gîte pendant la durée de mon séjour ici et m´installe un petit coin fort agréable situé non loin du poêle à dormir au coin du feu qui crépite, génial! Cinq jours durant lesquels je ne vais pas avoir le temps de m´ennuyer vont ainsi passer jusqu´au festival. Le dimanche matin, de bonne heure, je dis au revoir à cette charmante famille qui m´a reçu les bras ouverts et accepté comme l´un des leur.
Si "mes pas" m´avaient guidé par cette petite route de campagne, Éric est en partie responsable (et je l´en remercie bien d´ailleurs). Après tout, c´est lui qui m´a conseillé de me rendre vers Pucón et ses volcans.
Cette fois, vais-je réussir à retrouver mon style de vie nomade et à voyager plus de 3 jours consécutifs? et bien non! Pourtant, tout avait bien commencé après mon départ de Los Sauces... Le ciel était d´un bleu immaculé et malgré le froid hivernal, je parcourus aisément près de 190 kilomètres en 1 jour et demi, me dirigeant une nouvelle fois vers la cordillère à travers un parcours qui se fit de plus en plus accidenté. J´atteignis la ville de Cunco sans grande peine, après quoi je m´engageai sur une belle piste en gravier. Je retrouve la poussière, le silence, ne croise quasiment personne, super! Au cours du troisième jour depuis ma sortie de Los Sauces, j´ai déjà progressé d´environ 60 kilomètres sur cette piste très praticable. Petit à petit, j´ai continué à prendre de l´altitude. Mon vélo pèse lourd dans les côtes et je suis obligé de le pousser dans les parties les plus raides (la piste est longue d´environ 200 kilomètres et ne passe que par un seul village, raison pour laquelle je suis un peu plus chargé que d´accoutumé). Cependant, la météo s´est progressivement mise à changer et est ainsi passée de gros nuages gris jusqu´à virer à la tempête de neige. Heureusement pour moi, je ne me trouve qu´à une trentainte de kilomètres de l´unique village du coin qu´il me faut à présent rallier à tout prix afin de pouvoir y faire sécher mon matériel et être ainsi prêt à continuer sereinement ma route pour le lendemain.
C´est trempé jusqu´aux os que je fais mon entrée à Reigolil, aussi je me mets immédiatement en quête d´un toît pour passer la nuit et atterris dans le centre de soin local où la docteure Daniela m´y reçoit. Pas de problème pour passer la nuit ici me dit-elle après avoir consulté son collégue Christian. Je peux même rester le temps que les chutes de neige cessent (annoncées pour le jour suivant également). Comme je suis bloqué, je me rends utile comme je le peux en aidant les docteurs qui doivent s´absenter souvent en faisant la cuisine et le nettoyage. Vendredi arrive et ayant sympathisé avec mes hôtes, Daniela me propose de rendre visite à ses parents qui habitent à la fin de la piste à Curarrehue, là où je devais me rendre. Me laissant une nouvelle fois porter par la tournure que prennent les événements et sans aucune hésitation, j´accepte son invitation et en profiterai pour visiter les environs de la frontière avec l´Argentine en compagnie de sa famille, avec laquelle je passerai finalement tout le week end.
Les parents de Daniela vivent dans une petite maison dans laquelle je ne tiens pas debout tellement le plafond est bas. Son père est retraité mais il continue pourtant à travailler afin de pouvoir joindre les deux bouts. Possédant un volailler, un potager et même un petit moulin ainsi qu´un fumoir, ils confectionnent eux-même leur farine toastée et quantité de victuailles toutes plus délicieuses les unes que les autres ; victuailles à partir desquelles ils me prépareront très généreusement des provisions pour ma route, pour le plus grand réconfort de mes papilles.
Après tant de belles expériences spontanées, autant vous dire que je me sens ici comme chez moi et que je m´exprime à présent dans un espagnol à l´accent chilien très prononcé. C´est incroyable comme parfois il ne se passe rien pendant des mois et que tout à coup, sans rien demander, vous recevez invitations sur invitations, un peu comme si tout l´univers conspirait à vous faire faire du quasi sur place. Tout cela m´a beaucoup rappelé mon séjour en Turquie où j´avais eu le privilège de vivre une expérience similaire. C´est très enrichissant, on apprend énormément et très rapidement, et dans ces cas là, (comme dans tous les autres cas d´ailleurs) il faut simplement profiter et surtout ne pas hésiter à ralentir ; le jeu en vaut toujours la chandelle je peux vous le garantir.
Voici presque deux mois que je suis en terre chilienne et il ne me reste qu´un mois pour rallier Punta Arenas, la dernière ville du continent avant que n´expire la durée légale de mon séjour... Autant vous dire qu´en continuant à ce rythme, impossible de m´y rendre dans les temps! De surcroît, absolument tout le monde n´a eu de cesse de me parler de la légendaire hospitalité des gens du sud...Je ne m´imagine même pas ce que cela peut donner... le Chili est pourtant un pays exigeant à traverser et au climat rude mais grâce à ses habitants et à leur générosité, j´ai l´impression que tout est facile ici!
Afin d´être dans les temps pour arpenter la Carretera Autral, "la route de la fin du monde" comme ils l´appellent ici, je me résous finalement à retourner sur la panaméricaine et suspendre mes séries de zigzags afin de faire route plein sud le plus directement possible. Bien sûr je pourrais passer en Argentine si je le désirais puis regagner le Chili et ainsi repartir avec un nouveau tampon de 90 jours mais je n´en ai aucune envie... Alors j´avale les kilomètres qu´il vente, qu´il pleuve ou qu´il neige... je roule par tous les temps et trouve toujours une combine pour pouvoir terminer la journée avec des vêtements secs. En seulement 5 jours depuis Curarrehue, j´en ai déjà autant fait que tout le mois dernier et atteins l´extrême sud de la grande île de Chiloe trois petits jours plus tard. L´île est magnifique à traverser avec ses églises en bois typiques et ses maisons sur pilotis aux couleurs chatoyantes.
À partir de Quellón, j´embarquai pour un voyage en ferry de 12 heures (effectué de nuit afin de passer cette dernière au chaud) en direction de Puerto Cisnes, point de départ de mon expédition patagonienne.
À peine arrivé que je suis directement mis au parfum: la météo exécrable du coin est légendaire notamment à cause de ses fortes précipitations, beaucoup plus importantes qu´ailleurs et ne présente d´autres alternatives que s´extirper de ce port sous la pluie. Heureusement après les 40 premiers kilomètres, la pluie laisse place petit à petit à de simples nuages menaçants, laissant entrapercevoir parfois les cimes enneigées à l´horizon. La quantité de cascades au kilomètres carrés est impressionnante, après quoi la route se met subitement à suivre plus ou moins le cours de la rivière Mañihuales. Installant mon campement aux abords de la route à une petite vingtaine de kilomètres de la ville du même nom et à peine sous la tente qu´une voiture s´arrête et que "l´on frappe à la porte": Un couple m´ayant aperçu m´extraire de Puerto Cisnes dans la matinée et y retournant en cette fin d´après-midi viennent m´offrir des provisions contenant des denrées rares comme de la charcuterie (moi qui ne mange plus de viande excepté quand on m´en offre), le reste est plus classique (pain, jus de fruits, flans et yaourts) mais reste tombé du ciel, d´autant plus que les possibilités de ravitaillement commencent à s´espacer de plus en plus et surtout que les prix se mettent à grimper en flèche, Patagonie oblige!
La carretera austral est asphaltée sur environ les 250 premiers kilomètres du parcours et passe entre autres via Coyhaique à travers une route au parcours vallonnée, sur laquelle je me mets progressivement à gagner de l´altitude sans vraiment m´en apercevoir. Seule la neige, inexistente à Coyhaique mais qui commence à recouvrir petit à petit la végétation environnante et qui finit par atteindre une belle couche de 10-15 centimètres témoigne de l´altitude ainsi gagnée, tout comme les lacs à moitié gelés des environs. Après une belle et frigorifique descente, j´atteins finalement le village de Cerro Castillo où la route laisse désormais place à la piste.
La piste, c´est toujours la grande inconnue. Elle peut être composée de gravier et se révéler très roulante (il est dans ce cas là assez facile de faire environ 100 kilomètres) ou peut virer à du gros cailloux où l´on passe sa journée à regarder le sol afin d´éviter le plus moche sans pouvoir espérer dépasser les 50 kilomètres ou bien encore être composée de terre, ce qui est agréable également à la condition qu´elle soit bien sèche, sans quoi c´est tout bonnement un champ de boue où il est très pénible de progresser et espérer dépasser les 30 kilomètres... D´une longueur d´environ 300 kilomètres, cette dernière s´étend de Cerro Castillo et va me mener jusqu´à "la ville du soleil", Chile Chico (300 jours de soleil par an, une exception dans la Patagonie) à travers un parcours contournant le lago General Carrera, le plus grand lac du Chili. La difficulté de cette partie du parcours c´est qu´il n´y a qu´un seul point de ravitaillement (à Puerto Tranquilo) qui se trouve à mi chemin environ (en fait il y en a deux mais ce dernier est beaucoup trop rapproché du premier pour pouvoir être véritablement pris en compte) et qu´évaluer la quantité de provision à emmener avec soi se révèle être un petit casse tête pour deux raisons: La première c´est que j´ignore l´état véritable de cette fameuse piste et donc du temps nécessaire à sa traversée. Ensuite, je dois également tenir compte dans la balance des mauvais tours que la météo peut être ammenée à me jouer avant de prendre ma décision. Afin de ne pas me charger inutilement non plus, j´opte finalement pour 2 jours de vivres, me condamnant ainsi à deux étapes moyennes de 75 kilomètres, en misant sur une météo favorable ça passera facilement, et en cas de grosses précipitations, en me serrant un peu la ceinture, je pourrai aisément tirer ces provisions sur 3 jours pensai-je.
Finalement, je mettrai 4 jours pour rallier Puerto Tranquilo. Dès le premier jour et après une petite vingtaine de kilomètres parcouru, je rentre dans une zone de dynamitage où la route est fermée jusqu´à 19 heures, bien trop tard pour pouvoir rouler davantage... aïe! ça commence mal! Le jour suivant, j´accomplis 60 kilomètres sur de la piste parfois quasiment impraticable, parfois très roulante et trouve même un refuge au bord de l´eau qui m´évite de monter la tente. À mon réveil le lendemain, il pleut vraiment fort et j´attends que ça se calme...L´accalmie ne viendra pas avant la nuit. Mon stock de nourriture est au plus bas et je garde juste 2 vieux quignons de pain et une demie banane pour le petit déj du lendemain histoire d´avaler quelque chose et ne pas partir le ventre complètement vide. Hélas, à mon réveil, il pleut aussi fort que la veille. Mais cette fois, pas le choix! Que ce soit le déluge ou pas n´a plus vraiment d´importance et la perspective d´un bon repas qui m´attend 70 kilomètres plus loin me donne des forces insoupçonnées malgré une piste caillouteuse, un ventre vide et la grosse pluie. "-Si je m´arrête, je ne pourrai jamais redémarrer" me dis-je, alors malgré la faim qui se fait cruellement ressentir, je ne pose pas un pied à terre. "continue!" même à des endroits où normalement je descendrais du vélo afin de le pousser, là je passe en tenant bon à la barre! Finalement après quelques heures de calvaire, j´aperçois enfin le village au loin à l´horizon!
Pas de chance! À mon arrivée, les vitrines des magasins sont toutes fermées...et la bouffe qui me fait les beaux yeux derrière ces foutues vitres... Les restos? fermés aussi! Tentons de se faire inviter chez les flics! pas là... Nous sommes en date du 13 septembre et en pleine "fiestas patrias" à Puerto Tranquilo, ils ont choisi précisément ce jour-ci pour le défilé national car les jours suivants sont fériés...
Je prends mon mal en patience et assiste à ce défilé qui dure des plombes, toutes les classes du jardin d´enfants jusqu´au lycée passent en revue et y vont de leurs danses tour à tour... Tout le village est réuni là-bas, moi aussi ; attendant péniblement sa fin et la réouverture des échoppes puisque je n´ai rien de mieux à faire.
Enfin le moment de la délivrance arrive! dans quelques instants ce sera terminé aussi je me dirige sans plus attendre vers le commerce dont on m´avait garanti la réouverture une fois la parade terminée. Derrière les vitres, on s´agite mais on a pas l´air de vouloir ouvrir. Je toque à la vitre pour me signaler, le vélo bien en évidence pour qu´ils comprennent que je veux des provisions. Enfin! on m´invite à rentrer en faisant le tour par derrière et là on m´explique que c´est la pause du midi et qu´il faudrait que j´attende 15h que les magasins rouvrent...
"- Je serai très rapide, s´il vous plaît, laissez-moi faire mes courses en 5 minutes!"suppliais-je... la dame finit par accepter, enfin je vais pouvoir avaler quelque chose!
Une fois mes courses faites, je ne prends même pas la peine de me trouver un coin agréable pour attaquer, je me pose devant la vitrine où ma fidèle monture m´attendait et "passe à table".
Une fois le ventre plein et un repos salvateur, je peux enfin envisager la suite du parcours. Pendant que je prenais mon repas, deux passants m´ont abordé en m´expliquant la météo et le vent de face avec rafales à 80km/h que je vais devoir affronter demain si je n´arrive pas à atteindre le carrefour appelé El Maiten, situé à 50 kilomètres et qui marque précisément l´endroit où je passerai sur l´autre rive et où la route opère un volte-face soudain.
Ayant repris des forces et les vents ne soufflant pas trop violemment en ce début d´après-midi, je décide donc de faire tout mon possible afin de profiter de cet avantage et écourter ainsi au maximum la distance me séparant de ce fameux carrefour. Il est encore assez tôt et les journées ayant déjà bien rallongé, je m´estime capable de m´en rapprocher suffisamment... Peu avant la tombée de la nuit, j´atteins même El Maiten à ma grande satisfaction après une journée titanesque et plus de 100 kilomètres parcourus. Les vents ont beau être très violents par ici, une fois que l´on sait qu´il souffle principalement de la cordillère vers l´atlantique la plupart du temps, il devient plus facile de s´en prévenir.

"Chile Chico 115 kilomètres"... annonce le panneau au bord de la route. Hier soir, j´étais tellement épuisé que je ne l´avais même pas aperçu. Je ne sais pas où est passée la nuit... Une fois la tente montée, j´ai rapidement grignoté quelque chose, ai fermé les yeux et quand je les ai rouverts (5 minutes plus tard m´a t-il paru) il faisait déjà jour, comme si la nuit n´avait jamais été présente. Le soleil est là pour m´accueillir. Pas de nuage à l´horizon, beau début de journée mais il ne faut pas oublier où je me trouve... car en Patagonie, on peut voir les 4 saisons défilées en l´espace d´une seule journée! J´effectuerai la distance me séparant de "la ville du soleil" en deux étapes malgré une piste caillouteuse et un dénivelé beaucoup plus important que sur l´autre rive. Il m´en coûtera une fixation de sacoche qui cèda lors d´une descente négociée un peu trop rapidement je dois bien l´avouer. cette portion du parcours est magnifique et en chemin, j´ai droit à une succession de paysages tous plus spectaculaires les uns que les autres.
La ville du soleil a triste mine...300 jours de soleil par an et j´ai droit à de la fine pluie en guise d´accueil... Pas terrible! les derniers kilomètres avant de récupérer l´asphalte furent accomplis dans la gadoue, me forçant à nettoyer mon vélo avant de poursuivre ma route sur le beau bitume que je ne suis pas fâché de retrouver.
Selon ma carte, cette route goudronnée me permettra de reposer les jambes sur 100 kilomètres environ avant de récupérer la ruta 40 en Argentine via une piste d´une longueur approximative de 500 kilomètres passant à travers la pampa. Bonne surprise lorsque j´apprends que cette portion de la ruta 40 est asphaltée depuis 5 ans déjà.
La pampa, c´est le nom que l´on donne à la steppe dans ce coin du monde, c´est à dire pas de montagnes ni d´arbres non plus, bref rien pour freiner les vents qui peuvent se mettre à souffler dans n´importe quelle direction parfois à des vitesses folles et vous transformer une journée de vélo en cauchemar. La ruta 40 suit la plupart du temps une orientation plein sud comprenant quelques portions assez longues tout de même étant orientée sud-ouest qui devraient être les plus difficiles à passer. Depuis Los Sauces, ayant bien travaillé, je m´étais récompensé en faisant l´acquisition d´une petite radio qui va m´être plus qu´utile ici afin de me tenir informé de la vitesse des vents. "Radio nacional" se capte sur les grandes ondes même au milieu de nulle part et possède un bulletin d´information comprenant une météo assez précise autour de laquelle je vais pouvoir organiser mes étapes. Chaque matin à peine réveillé ou lors de mes nombreuses pauses déjeuner (je mange au moins 6 fois par jour comme tout bon cycliste qui se respecte), la radio est toujours allumée dans l´espoir d´écouter un bulletin météo.
La chance est avec moi: jour après jour la voix de la présentatrice annonce imperturbablement des journées sans vents et malgré la fatigue des jours précédents dûe à la piste qui use beaucoup plus que les routes asphaltées: quand on peut disposer d´un tel avantage, on se doit d´en profiter pleinement me dis-je. Les portions avec un petit vent de face soufflant à 30km/h me le rappellent bien d´ailleurs! Avec 700 kilomètres supplémentaires parcourus en l´espace de 5 jours, je me retrouve rapidement à repasser au Chili à hauteur de Puerto Natales à travers une ruta 40 ennuyeuse avec ses interminables lignes droites. Heureusement que les nombreux troupeaux de Guanacos franchissant les clôtures avec leur élégance naturelle sont venus me divertir un peu! 
250 petits kilomètres séparent Puerto Natales de Punta Arenas. Il fait très froid et je pédale avec toutes les couches de vêtements à ma disposition: 2 pantalons, 3 t-shirts sous mon coupe-vent, 2 paires de gants ainsi que mon gros bonnet. À chaque poste des carabineros, je m´invite à l´intérieur sous le pretexte d´y faire sécher mes affaires. Une fois dedans c´est quasi gagné et l´on peut alors demander s´ils n´ont pas à tout hasard un café et quelque chose à se mettre sous la dent. Souvent ça marche et je ressors de là le moral regonflé à bloc et l´estomac un peu plus plein.
J´atteins Punta Arenas au cours de la troisième journée depuis ma traversée de Puerto Natales. À partir d´ici, je dois prendre un nouveau ferry devant me faire traverser le détroit de Magellan afin de débarquer sur l´île de la Terre de feu.
Ayant beaucoup roulé et affaibli par de nombreuses journées de baroudeurs, je décide tout de même de prendre une nuit dans un hostel afin de pouvoir récupérer des forces avant les ultimes centaines de kilomètres me séparant de "la fin du monde".
Au jeudi 27 septembre, en fin d´après-midi, je me présente devant l´embarcadère aux alentours de 16h lorsqu´un cycliste voyageant avec 2 petites sacoches arrive à son tour. Daniel est brésilien, il est parti il y a deux semaines et a commencé son expédition patagonienne à El Calafate, haut lieu du tourisme argentin. Bavardant, nous ne voyons pas les deux heures de la traversée passer et d´un accord tacite, décidons de faire route ensemble. Le ferry nous a débarqués à Porvenir, la plus grande ville chilienne de la Terre de feu. À partir de là, une piste d´une longueur de 100 kilomètres nous sépare de la frontière avec l´Argentine. Dans un bon état et très roulante, nous n´en ferons qu´une bouchée en l´espace d´une journée et avons même l´agréable surprise d´y trouver un refuge en bon état au croisement de Onaisin où nous pourrons passer une bonne nuit réparatrice sans avoir à nous préoccuper des vents violents qui sévissent dans le secteur.
le jour suivant, c´est avec un bon vent dans le dos que nous reprenons la route, atteignant facilement les 35km/h sans pédaler, il n´y a quasiment rien à faire et les kilomètres défilent comme par magie. Je m´amuserai beaucoup moins quand je devrai repasser par là d´ici quelques jours avec les vents contre moi pensai-je... 
Au 2 octobre, j´atteins finalement la ville d´Ushuaia. Daniel est parti la veille, quant à moi, j´ai préféré profiter d´une nouvelle journée de repos dans une boulangerie à Tolhuin qui offre le gîte et le couvert à tous les cyclistes passant par là en attendant de récupérer une météo plus favorable. En chemin, il y a un col à passer qui culmine à 460 mètres, el Paso Garibaldi. Si le beau temps était de la partie, une fois basculé de l´autre côté, je retrouve une tempête de neige venant transformer la route en patinoire par endroit. Après un petit tour dans la ville d´une heure ou deux, je rebrousse déjà chemin et campe dans la forêt sachant qu´un lit douillet et surtout gratuit m´attend à Tolhuin, je n´ai après tout aucune raison de dépenser de l´argent inutilement à Ushuaia!
Mon vélo est plutôt mal-en-point...Avec 3 vitesses qui fonctionnent sur le plus petit plateau uniquement, il devient urgent de remettre à neuf la transmission si je veux pouvoir continuer à affronter la pampa dans de bonnes conditions.
Aussi, une fois arrivé sur Rio Gallegos (première ville du continent qui se trouve sur mon chemin), je n´ai d´autres choix que de sortir le porte monnaie. Voilà désormais deux bonnes semaines que je traverse la pampa patagonienne qui suit plus ou moins le tracé de la côte atlantique via la ruta 3. Pas grand chose à voir si ce ne sont les traditionnels guanacos qui continuent à me servir de distractions principales. Encore quelques centaines de kilomètres plus au nord et une fois franchi el Rio Negro, je serai officiellement sorti de la Patagonie et retrouverai sans doute de meilleures conditions afin de poursuivre ma route.
Quelques chiffres:

- À ce jour j´ai parcouru  2472 km au Chili en 47 jours et 31 étapes, soit une moyenne de 79,7 km par étape pour un total de 4545 km en 78,5 jours et 49,5 étapes pour ce pays, soit une moyenne totale de 91,8 km par étape.
- J´ai également parcouru à ce jour 2704 km en Argentine en 31 jours et 24 étapes, soit une moyenne de 112,6 km par étape.
- Le compteur total s´élève à environ 57.187km, en 1041 jours et 648 étapes, soit une moyenne de 88,25 km par étape.
- 233 cols franchis au total.
- 8855 euros dépensés à ce jour tout compris (transits en voilier ou avion, visas, hébergement, pièces pour le vélo, nourriture...), soit une moyenne d´environ 8,5 euros par jour.