vendredi 12 avril 2019

La communauté du vélo

 
 
15 Janvier, Asunción. C'est de bonne heure et néanmoins sous une chaleur torride que je fais mon entrée dans la capitale paraguayienne. La veille au soir, j'avais établi mes quartiers à 45 km seulement de son centre et 4 petites heures de vélo auront été suffisantes pour atteindre ma destination. Lors de mon arrivée, Marc (le plus jeune des 2 frères) est déjà là à m'attendre devant notre pied-à-terre. Louis, lui, n'arrivera que dans la soirée... Objectif: partir d'ici le plus tôt possible mais auparavant il faut trouver des montures dignes de ce nom pour mes nouveaux compagnons de route. Quant à moi, il me faut réparer ma roue arrière qui est à bout de souffle.
Louis et Marc sont en excellente condition physique mais sont tous deux des cyclistes débutants. Ils vont donc devoir faire leurs jambes assez rapidement car ils ne disposent que de 5 semaines pour rallier Montevideo qui se trouve à une distance avoisinant les 1700 km, ce qui représente quand même un bel exploit sportif pour des cyclistes néophytes. Heureusement pour eux, ils ne pouvaient pas mieux tomber... En effet, cette partie du parcours sud-américain est relativement plate, dispose de belles routes et les possibilités de ravitaillement y sont assez nombreuses pour pouvoir évoluer sans trop s'allourdir et à un rythme qui leur conviendra plus facilement. N'ayant pas trop à pousser sur les jambes dans cette partie du globe et n'ayant pas non plus un chargement aussi conséquent que le mien, je ne doute donc pas un instant du succès de notre entreprise.
De mon côté, entre mon arrivée sur Yby Yaü en date du 22 décembre et Asunción, je n'ai parcouru que 350 petits kilomètres... autant dire une simple bouchée de pain qui est à des années lumières de mes moyennes habituelles. En compagnie de mes deux apprentis cyclistes, je vais donc continuer à rouler à la baisse et c'est une expédition aux allures de vacances qui s'annonce; période sur laquelle je compte profiter pour récupérer à 100% en vue des futures épreuves à venir.
Trois journées seront nécessaires afin de mener à bien nos différentes missions et au petit matin du 19 janvier, nous quittons enfin la capitale en route pour l'aventure. Nous avons de la chance puisque pour notre première journée, un ciel nuageux et la fraîcheur nous accompagne, une aubaine inespérée qui facilite grandement notre progression.
Le tempo: c'est Marc ou Louis qui le donne selon les circonstances. Moi, je me contente de rester derrière en ce début de parcours, observe et les conseille... Ne pas croiser la chaîne ni appuyer sur les pédales lors des changements de vitesse... rouler à l'économie en trouvant un braquet confortable et tâcher de le maintenir quelque soit le profil du terrain... adopter la bonne posture, se servir du poids de "la bête" à son avantage...en bref, acquérir rapidement tout un tas d'automatismes qui doivent devenir tout aussi naturel que respirer afin de s'immerger le plus tôt et le plus profondément possible dans la science contemplative et profiter ainsi pleinement du chemin à parcourir et des fantastiques opportunités qu'il peut nous offrir.
M'apercevant que tout va bien, je ne tardai cependant pas à retrouver mon propre rythme qui me propulse inévitablement au poste d'éclaireur et les laisse ainsi seuls face à eux-mêmes. Concernant les campements ou la prise de renseignements, je prends généralement un peu les devants. J'avoue honnêtement que j'affectionne tout particulièrement ces moments-là... celui où la deuxième journée débute, c'est-à-dire dès qu'on pose pied à terre... celui de ces jeux de pistes où l'on commence alors à tisser des liens et à apprendre la géographie ainsi que les petites histoires locales le temps de trouver la personne à qui demander la permission pour annexer son terrain pour une nuit ou encore trouver son chemin ou quelque chose...parfois, je passe par tellement d'intermédiaires et je m'adresse aux gens avec tant de précisions qu'ils doivent finir par se demander si je ne suis pas finalement du coin!
21 janvier. Nous venons de passer la ville de Coronel Oviedo et nous trouvons donc désormais à mi-chemin de Ciudad del Este et de sa frontière avec l'Argentine. En cette troisième journée, la chaleur est de retour avec vigueur. Heureusement ce ne sont pas les opportunités de se rafraîchir qui manquent puisqu'on trouve au Paraguay des douches dans les endroits les plus insolites qui soient... Vous avez un petit creux ou une petite soif et décidez de faire halte dans un petit commerce de quartier ou une boulangerie? Pas de problème, ils ont la douche! un petit café accompagné de quelques tortas fritas dans un restaurant? Profitez-en là aussi pour vous doucher! J'avais même pu prendre une douche au poste frontière dans le chaco...c'est pour vous dire!
Pour ne pas trop souffrir de la chaleur, il est également indispensable de se lever dès que retentit le troisième chant du coq et de réaliser l'essentiel de sa journée de vélo durant la matinée quand les ombres sont encore étirées et que la lumière est douce. Nous parcourons ainsi un peu plus d'une cinquantaine de kilomètres chaque jour depuis notre départ et mes compagnons apprivoisent leurs montures progressivement. Encore quelques jours et nous pourrons commencer à augmenter notre distance journalière: Louis et Marc sont sans doute passés par quelques petits moments de solitude dans les premières côtes ou encore à cause du soleil de plomb qui cogne vraiment dur une fois la mi-journée atteinte... mais ils récupèrent totalement une fois le casse-croûte, le goûter, le dîner et le souper de passer ainsi qu'après une bonne nuit de sommeil. En revanche, ces deux véritables "chats noirs" défient les statistiques puisqu'il ne s'est pas passé une seule journée sans crevaison depuis notre départ. Ainsi, au sixième jour de notre aventure, nous cumulons déjà 6 crevaisons à nous trois.
Au 25 janvier, nous basculons en Argentine après avoir franchi le Rio Paraná qui nous mène jusqu'à Puerto Iguazú. Me concernant, je pénètre sur le territoire argentin pour la quatrième fois en 4 mois et demi. Cette fois-ci, nous allons traverser les provinces de Misiones et Corrientes (mince bande de terre prises en étau entre le Paraguay et l'Uruguay et qui est délimitée par deux fleuves) ainsi qu'une infime partie d'Entre Rios avant de passer en Uruguay. La route que nous empruntons suit plus ou moins le Paraná durant toute notre traversée de Misiones avant de s'en éloigner et faire route plein sud aux alentours de Posada, la capitale de province. Si le parcours se révèle très valloné et accompagné d'une végétation luxuriante et de champs d'agrumes durant la traversée de la première province, plus on s'approche de Corrientes et plus le relief s'applatit... la jungle laissant place progressivement aux exploitations bétaillères ainsi qu'aux plantations d'eucalyptus; un paysage auquel nous allons devoir nous habituer puisqu'il va nous poursuivre jusqu'à la fin de notre périple commun.
Avec un relief s'applatissant, nous en profitons pour commencer à augmenter progressivement la longueur de nos étapes: de 50 à 55 km, nous passons ainsi rapidement à des moyennes journalières comprises entre 65 et 75 km. Nous réalisons même un 85 km en date du 1er février, soit deux semaines exactement depuis notre départ d'Asunción.
Ce jour là, nous arrivons sur Santo Tomé et sommes à présent environ à mi-parcours. Depuis notre départ, nous avons déjà parcouru 850 km et n'avons pas encore pris une seule journée de repos. Nous évoluons sous des cieux cléments et n'avons pas non plus reçu une seule goutte de pluie pour l'instant. Nous bivouaquons aux bords des rivières, dans les clubs de pêche, les parcs ou campings municipaux ou encore aux alentours des stations services ou sous les toits de bâtiments en construction... Nous avons fait un peu de pistes aussi. Louis et Marc ont déjà eu un bel aperçu de la vie de nomade et de la jouissance que procure le fait de se déplacer librement et à vitesse humaine sur un simple vélo et sont désormais habitués à l'effort quotidien et à la nouvelle routine qui s'est installée. Cependant la fatigue s'accumule petit à petit, aussi décidons-nous d'un commun accord de prendre une bonne journée de repos et d'en profiter pour nettoyer nos montures, ne rien faire et reposer les jambes, bien manger et bien dormir...afin d'aborder la suite du parcours sereinement.
Un jour et demi plus tard, nous nous remettons en route et parcourons 500 kilomètres en 6 jours. Autant dire que notre halte a été plus que bénéfique et a fait le plus grand bien à nos organismes! Depuis Santo Tomé, nous avons rejoint le Rio Uruguay dont la route suit le tracé et atteignons la frontière en date du 8 février.
L'Uruguay est un pays où le coût de la vie explose littéralement par rapport à ses pays voisins. En effet, ne produisant principalement que de la viande et des eucalyptus destinés à être vendus au Brésil afin d'y alimenter l'industrie du papier, l'essentiel des aliments de consommation courante y est donc importé et l'on comprend rapidement que mieux vaut ne pas trop s'éterniser dans le coin si l'on ne veut pas faire un trou dans son porte-monnaie. Nous nous trouvons désormais à 500 kilomètres de Montevideo et les jambes tournent bien, aussi continuons-nous à augmenter la longueur de nos étapes qui tourne autour des 95 km par jour désormais. À force de faire route vers le sud, les températures se sont progressivement rafraîchies grâce en partie au vent venant lui aussi du sud et à l'influence de la brise qui se fait ressentir de plus en plus à mesure que nous nous rapprochons des côtes. Mes deux frères d'armes suivent la cadence sans trop de mal malgré un vent qui leur met pourtant des bâtons dans les roues.
Nous atteignons la capitale uruguayienne le 15 février alors que leur vol est programmé pour le 21, ce qui nous laissera amplement le temps de nous reposer des épreuves de la route, de descendre quelques bières bien méritées et de partager de bons moments avant un prochain "alignement des planètes" qui permettra nos prochaines retrouvailles.
Je pense que Louis et Marc ont été séduits et sont repartis enchantés et enrichis par cette nouvelle expérience. Avant de nous séparer, ils me laissent même une partie de leur équipement qui me sera d'un grand secours pour la suite de mon parcours. Merci pour tout, bon vent et bon retour les amis! C'était chouette d'avoir reçu de la visite et d'avoir pu partager avec vous les joies de la route!
Leur départ marque aussi la fin des vacances me concernant et même si j'apprécie avoir de la compagnie, je dois confesser que je préfère de loin voyager seul! En effet, passant en moyenne environ 7 à 8 heures par jour à pédaler sous toutes les latitudes et types de climats, j'ai calculé que je cumule jusqu'à présent environ 6000 heures sur la selle de ma monture chargée. Avec une telle expérience, je ne suis pas facile à suivre et souvent pour les frères Dionne, je n'ai dû être que ce petit point qu'on aperçoit au loin à l'horizon. Vers la fin de notre parcours, je commençais à avoir des fourmis dans les jambes et ressentais l'irrésistible envie d'arpenter la route à mon propre rythme.
Voyager à plusieurs, c'est aussi partager de bons moments bien sûr, mais ceux-ci ont plus tendance à être dirigés vers la communauté qui s'est formée que vers notre prochain. En résumé, ce sont deux manières de voyager différentes et même s'il fut bon avoir des compagnons de route, je suis également enchanté de pouvoir retrouver mes vieilles habitudes.
La frontière avec le Brésil se trouve à 400 km plus au nord environ. Malgré la pluie qui est de la partie et me ralenti, je couvre la distance en 4 jours et y fais mon entrée le 25 février vers la mi-journée. Durant mes voyages, il m'est déjà arrivé de voir des choses surprenantes ou de vivre encore quelques expériences un peu cocasses ou intimidantes... Par exemple: je me suis déjà fait poursuivre par les chiens bergers d'anatolie en Turquie sur des kilomètres, j'ai déjà vu la foudre frapper le sol à 5 mètres de l'endroit où je me trouvais... J'ai également vu par deux fois des pneus de camions exploser sous l'impact de la chaleur... J'ai déjà eu 3 accidents, fait l'expérience il y a peu du silence total en Patagonie, je me suis aussi déjà retrouvé en pleine tempête sur un voilier au beau milieu de l'Atlantique ou à devoir camper par -25 en Slovénie...Je peux à présent rajouter à cette liste "avoir été attaqué par un essaim d'abeilles". Ce jour même, vingt petits kilomètres à peine après avoir passé la frontière, je roulais tranquillement dans une belle ligne droite et passais un tracteur armé d'un gros bras mécanique qui défrichait industriellement le bas-côté lorsque tout à coup je me retrouvai encerclé par un nuage d'abeilles...J'essayai bien de les chasser de quelques revers de la main mais il y en avait trop et elles commencèrent à piquer... Je ne panique pas; encaisse et sors le gros braquet. Après tout, essayons de les distancer à pleine puissance! mais là encore, j'échoue... Une abeille si ça veut, c'est vraiment rapide! Ne reste qu'à encaisser donc... prendre son mal en patience et les tuer une par une tout en continuant de rouler histoire de ne pas en voir plus arriver. Les environs sont déserts et je me trouve encore à 30 km de la prochaine ville. Je continue donc mon chemin afin de me concentrer sur autre chose que la douleur. Au premier bâtiment en vue (un restaurant), je m'arrête enfin et raconte mes mésaventures au patron qui a la gentillesse de m'aider à retirer les dards encore fichés dans mon corps. Au total, c'est une centaine de piqûres qui se trouvent réparties sur mes bras, le dos, le cou et le visage. Les quelques clients présents dans le restaurant de Walmir à ce moment là sont aux petits soins pour moi: "Va chercher du vinaigre!", "C'est bon! je viens de contacter le président du club cycliste de Bagé, il va passer te prendre et t'emmener aux urgences, c'est plus prudent!"
Finalement, je passerai deux jours et demi sur place. Après 2 injections et un médicament à prendre, Pedro, le président du club, ira même jusqu'à me payer une nuit d'hôtel afin que je puisse profiter d'une bonne convalescence. Chaque jour, l'hôtel prend un peu des allures d'hôpital puisque j'y reçois mes nouveaux amis venus prendre de mes nouvelles.
On peut dire que le ton est donné dès les premiers kilomètres avec ce baptême du feu: le Brésil c'est vraiment intense. C'est en quelque sorte "la cerise sur le gâteau" et pour tirer ma révérence aux Amériques qui m'ont accueillies pendant 8 ans,  je ne pouvais rêver mieux.
Bagé se trouve dans l'état de Rio Grande do Sul. J'y évolue à travers un paysage valloné où les monocultures de soja se succèdent les unes après les autres à l'infini. Avant de partir, je suis passé remercier et dire au revoir à mes amis qui ont eu la gentillesse de me préparer des provisions pour ma route. Ils m'ont également offert une belle carte routière couvrant l'intégralité du pays qui va m'être d'un grand secours pour la suite de mon périple brésilien.
À la fin de ma journée de vélo, j'aime fréquenter et camper à l'abris sous un avant toit dans les "postos" (nom des stations services). On y sert un café de qualité gratuit ainsi que de l'eau glacée à volonté et ils sont tous équipés de douches. De surcroît, dans chacune de ces stations services, il y a toujours juste à côté un restaurant où l'on sert un buffet pour 4 euros. Après m'y être fait inviter par deux fois en deux jours alors que je ne demandais rien, j'ai vite compris qu'ici tous les indigents et vagabonds sont les bienvenus et qu'on ne leur refuse jamais un bon repas. Depuis, j'y demande donc l'aumône qu'on me refuse rarement et prend souvent mes repas en compagnie des plus humbles.
 
Les jours se succèdent et j'avale les kilomètres. Je vais ainsi parcourir pas moins de 2000 km en 20 jours et 17 étapes, m'emmenant à travers les états de Santa Catarina, Paraná, São Paulo et Minas Gerais. Les marques d'hospitalité abondent et se traduisent souvent par des donations d'argents ou de provisions.
La terre, tout comme au Paraguay, est ici d'une fertilité incroyable, tout pousse ou presque et avec quelques poules, cochons et les produits de la pêche, les gens ne manquent pas de nourriture. Partout, des sourires, des témoignages d'amitié, de la bonne humeur, les gens sont heureux ici! On travaille mais sans stress, on ne gagne pas beaucoup d'argent mais les besoins ne sont pas énormes non plus, c'est vraiment un pays où il fait bon vivre, qui émane de bienveillance et où l'étranger est le bienvenu.
Pour la seconde fois, je franchi le Rio Uruguay qui sert ici de frontière naturelle entre les états de Rio Grande do Sul et Santa Catarina. Une fois passé ce dernier, la route s'élève... Les champs de soja disparaissent petit à petit pour laisser place à l'élevage et aux plantations de bananiers et de maniocs.
Avec l'altitude gagnée progressivement, la pluie refait également son apparition et les plantations de café et de canne à sucre viennent rapidement compléter le paysage.
Une nouvelle fois et comme c'est l'habitude, ma fidèle monture présente des signes de fatigue alarmant...la transmission encore! Mon gros plateau est mort, la cassette arrière usée elle aussi ainsi que la chaîne, tout comme les roulements du pédalier que je n'ai pas encore changés depuis le Mexique. J'avale les kilomètres en vrai boulimique et ça se voit! Ainsi, depuis mon départ du Mexique, j'ai déjà usé 3 paires de pneus jusqu'à l'os, une bonne grosse vingtaine de patins de freins, 2 cassettes, 2 chaînes, 1 fois les plateaux, 2 moyeux, et il me faut rajouter à cette liste tout ce que je dois changer à présent.
 
Heureusement, je ne suis plus très loin du domicile de Daniel avec qui j'ai parcouru la Terre de Feu il y a peu. Nous sommes restés en contact, me sait dans les environs et attend mon arrivée de pied ferme. Je l'ai mis au courant de mes pépins mécaniques et vais pouvoir arranger tout ça depuis chez lui à Poço de Caldas. À peine arrivé chez mon ami que j'y rejoins la communauté cycliste de "Turma do Saci" lors d'une soirée barbecue que Daniel a organisé chez lui.
Remettre à neuf mon vélo ne me demandera pas beaucoup de temps ni d'effort avec de telles personnes puisque très rapidement et à ma grande stupéfaction, on parle déjà de m'offrir quelques pièces de rechange en excellent état. Encore une fois la grande générosité et l'empathie des brésiliens me surprend et tout ne s'arrête pas là puisqu'ils iront même jusqu'à se partager l'intégralité des frais de réparation alors que parmi les donateurs se trouvent des personnes que je n'ai fait qu'entrapercevoir 5 minutes.
 
Mon séjour se passe paisiblement dans cette ville thermale en compagnie de mes nouveaux camarades. Chaque jour je découvre les environs et prépare la suite de mon expédition en même temps. Les voix sont unanimes: je dois faire le "Caminho da fe", une piste longue d'environ 300 km passant par la Serra da Mantiqueira et ses villages pittoresques. Emprunté par des milliers de pélerins chaque année, c'est un peu l'équivalent du chemin de Saint-Jacques de Compostelle mais avec des dénivelés de malade. Kiko, le président de la communauté l'a déjà parcouru 14 fois! Le pélérinage prend fin lorsque l'on atteint la ville d'Aparecida et son imposante basilique dédiée à la Sainte Patronne du Brésil.
"Ok, allons-y, vous en parlez tellement bien!" Au sortir de Poço de Caldas, la route est asphaltée jusqu'à Andradas durant les 30 premiers kilomètres et en plus j'ai droit à une escorte personnelle en compagnie de Xico et Marcelo, deux membres de Saci. Après un ultime café et casse-croûte partager en bonne compagnie, la piste commence gentiment et me fait traverser d'imposantes plantations de café. Ensuite, les choses se corsent dès la première côte et je comprends que rallier Aparecida ne va pas être une partie de plaisir malgré les paysages somptueux au sein desquels j'ai le privilège d'évoluer...
Je mettrai 4 jours pour couvrir la distance... sur le vélo dans les parties plates ou à faible pourcentage mais aussi et surtout à pied en le poussant dans des côtes à plus de 10% tout comme dans les descentes à retenir "le monstre" dans des pentes bien trop dangereuses et techniques pour se faire sur la selle avec tout mon chargement. Malgré la souffrance physique provoquée par les efforts que je dois déployer pour passer les 9 cols du parcours (tous franchi à pied), je me sens en paix dans cette nature somptueuse. L'exigence du parcours était telle que systématiquement et afin de récupérer pour les épreuves du lendemain, je dormirai dans les nombreuses "Pousadas" (auberges) disséminées un peu partout sur le chemin. Pour un prix compris entre 50 et 60 R$ (soit entre 12,5 et 15 euros), on vous y offre le lit, la douche, le dîner "en tenedor libre", le petit-déjeuner lui aussi en buffet, des provisions pour la route et en plus de tout ça on vous y lave aussi votre linge! Je garde un excellent souvenir de chaque pousada visitée le temps d'une demi-journée. Souvent, j'étais le seul client de tout l'établissement et à chaque fois j'y ai été reçu comme un prince.
Au fur et à mesure que l'on se rapproche d'Aparecida, le paysage change petit à petit et les cultures de café des premières journées laissent rapidement place aux fazendas et plantations de bananes sur la deuxième moitié du parcours. Une autre particularité de ce chemin est que plus on progresse, plus les cols sont durs à passer. Le dernier rempart avant la ville sainte me fait même passer de 950 à 1820 mètres en 14 petits kilomètres seulement, soit tout de même une pente moyenne de 13%. Heureusement, la bande de copains de Poço de Caldas m'avait déjà mis en garde et conseillé de faire halte dans la Pousada de Doña Ines située au km 4 de l'ascension finale à Brazópolis.
En procédant de cette manière, seul les 10 premiers kilomètres des 108 que compte la dernière étape constituent un obstacle de taille. Au premier avril, je fais mon entrée à Aparecida et y retrouve l'asphalte que je bénis. Située à mi-chemin entre les villes tentaculaires de São Paulo et Rio de Janeiro, elles sont reliées par la BR-116 qui traverse tout le pays jusqu'à Fortaleza. Si cette route est relativement paisible sur la majeure partie de son parcours: entre deux villes aussi importantes, elle se transforme inévitablement en autoroute au trafic très pesant.
J'ai béni cet asphalte il y a peu et pourtant au beau milieu de cette fourmilière, je le maudis déjà... Au sortir de 300 km loin du vacarme de la civilisation, je ne supporte pas tout ce bruit, les fumées noires des vieux camions poussifs et tout ce trafic. Daniel m'avait dit que s'il n'y avait qu'une seule ville à voir dans tout le pays c'était Rio de Janeiro, mais c'en est trop et je préfère renoncer avant même d'avoir essayé et je ne pense déjà qu'à m'échapper au premier croisement venu... Pour la énième fois, je redéplie donc ma carte et regarde quelle route pourrait convenir. Rapidement, mon choix se porte sur la BR-393 qui se trouve tout de même à une bonne journée de vélo.
À hauteur de Volta Redonda, je bifurque donc sur cette dernière sans aucun regret puisqu'à peine sorti de la ville j'y retrouve un semblant de calme. Une cinquantaine de kilomètres plus tard, je suis conquis par le fait que la route passe par absolument tous les villages sur son chemin, ce qui facilitera grandement l'accès aux provisions et la recherche d'un campement.
La 393 fait route en direction du nord-est jusqu'à Alem Paraíba après quoi je rejoins la 116 m'étant suffisamment éloigné à présent des grandes villes. Le 7 avril, je traverse Leopoldina et Muriaé dans la même journée et après une étape de 126 km, fais mon entrée en milieu d'après-midi dans la petite bourgade de Miradouro. Après avoir visité les 3 premiers postos que compte le village, ça ne sent pas bon et aucun ne me convient, notamment à cause des hôtels jouxtant les murs même de la station service. Mais il y a encore celle en sortie du village! à son approche, la prochaine est annoncée à un peu plus de 20 km au delà et il s'agit donc de ma dernière chance.
Heureusement, la providence est bonne avec moi puisqu'on m'autorise à installer mes quartiers dans une pièce abandonnée munie d'un ventilateur de plafond. Tout ça c'est grâce aux initiatives de Marcos, 26 ans, qui a immédiatement accepté de me venir en aide. Entre deux clients, il vient me voir et nous discutons. Je lui raconte d'où je viens, où je vais...et alors que je ne pensais passer qu'une nuit ici, je me sens tellement bien et je dispose de tellement de confort que rapidement je change d'avis car on m'a fait comprendre que ce n'était pas un problème si je décidais de rester plus longtemps. Mais c'était sans compter sur le grand coeur de Marcos qui me proposa de déménager chez lui où je serai beaucoup plus à l'aise plutôt que de rester ici. Je pourrai ainsi connaître sa petite famille, les environs et me reposer davantage car bientôt, c'est l'Amazonie qui se dressera sur mon chemin...
Quelques chiffres:
- J´ai parcouru  345 km au Paraguay en 10 jours et 7 étapes, soit une moyenne de 49,3 km par étape pour un total de 1410 km en 37 jours et 14 étapes, soit une moyenne de 100,7 km par étape.
- J´ai également parcouru 858 km en Argentine en 13,5 jours et 12 étapes, soit une moyenne de 71,5 km par étape pour un total de 7799 km en 93 jours et 72,5 étapes soit une moyenne de 107,6 km par étape.
- J´ai également parcouru 991 km en Uruguay en 17 jours et 12 étapes, soit une moyenne de 82,6 km par étape.
- J´ai également parcouru 2941 km au Brésil en 47 jours et 27 étapes, soit une moyenne de 108,9 km par étape.
- Le compteur total s´élève à environ 67.853 km en 1210 jours et 753 étapes, soit une moyenne de 90,1 km par étape.
- 262 cols franchis au total.
- 9705 euros dépensés à ce jour tout compris (transits en voilier ou avion, visas, hébergement, pièces pour le vélo, nourriture...), soit une moyenne d´environ 8 euros par jour.