mercredi 12 mai 2010

De retour dans les Balkans.


Au Mardi 30 Mars, après avoir fait mes adieux à Yaşar je quitte à nouveau Istanbul par sa sortie Ouest mais ayant acquis une certaine expérience de la ville, plutôt que de suivre les panneaux routiers (je sais exactement où ils vont me mener), je décide de longer la Mer de Marmara, itinéraire certes plus long mais ô combien plus sûr : le trafic reste important mais ne dépasse jamais la 2x2 voies et les ascensions y sont inexistantes. Le revers de la médaille c'est une grosse journée de vélo avec une centaine de kilomètres dans les jambes mais je suis satisfait de constater qu'arrivé au terme de cette journée je ne ressens pas plus de fatigue que d'habitude.


Je me dirige à présent vers Edirne, dernière ville sur mon passage avant de basculer en Bulgarie: Au total je vais mettre 4 jours pour parcourir la distance, 4 jours durant lesquels je vais multiplier les pauses, j'ai envie de prendre tout mon temps avant de quitter ce pays que j'adore. D'autant plus que je maîtrise désormais toutes les questions de base que l'on pose au voyageur, et on me demande souvent si j'ai pris des cours de turc à l'école!!! Bien sûr les gens sont ravis et par exemple quand je fais halte dans un restaurant pour commander un simple çay on m'offre un bon repas en bonus ou lorsque je demande la permission d'installer ma tente sur le terrain d'une station service on me la refuse, préférant mettre à ma disposition une pièce des bureaux. Bref mes relations avec la population sont de plus en plus riches et je prends un immense plaisir à dialoguer dans la langue du pays, à plaisanter avec eux...


Le Vendredi 2 Avril, aux alentours de la mi-journée j'arrive sur Svilengrad, première ville sur mon parcours en Bulgarie. Cette partie du Pays est composée de vastes plaines, l'occasion de parcourir quelques étapes sans ressentir la moindre fatigue. Il faut dire qu'après avoir enchaîné 3 pays aussi montagneux que l'Albanie, la Grèce et la Turquie, ma condition physique est excellente et au niveau des sensations, les étapes de plaine c'est un peu comme si j'étais confortablement installé dans un fauteuil! Dans ces conditions ''je me surveille'' car il est aisé de parcourir 100 kilomètres sans s'en rendre trop compte et je tiens absolument à conserver une certaine lenteur, c'est très important pour moi. Le printemps dans cette partie du globe est déjà bien ancré et c'est avec une grande satisfaction que j'abandonne mes habitudes hivernales: Au revoir les réveils énergiques nécessaires pour lutter contre le froid! A présent je prends le temps de me réveiller, d'avaler mon petit-déjeuner ; pendant ce temps les températures montent assez pour que je débute ma journée de vélo en tenue légère. Mes vêtements chauds ont donc ''déménagé'' au fond des sacoches.


Mes 2 premières journées sont l'occasion de se réhabituer avec l'alphabet cyrillique que j'avais laissé dans un coin de mon cerveau depuis mon périple en Russie en 2003 mais aussi de se faire à l'idée que les bulgares secouent la tête horizontalement pour dire oui et verticalement pour dire non. A priori c'est une chose simple à retenir, le problème c'est qu'une partie de la population raisonne de cette manière tandis que l'autre (peut-être par politesse ?) fonctionne comme le reste du monde...




Le Dimanche 4 Avril, j'arrive à Plovdid une des plus grosses villes du pays. Après un petit tour au centre, je veux continuer ma route vers l'Ouest mais trouver la bonne sortie ne sera pas de tout repos. En effet les indications routières m'emmènent droit sur l'autoroute: je suis bon pour faire demi-tour... Autre route, je tombe sur des turcs qui tiennent une station service dans les parages, leur demande mon chemin, et une nouvelle fois atterris sur l'autoroute... La troisième tentative sera la bonne grâce à un local fort sympathique qui va m'accompagner jusque la ligne droite finale. Les bulgares se montrent hospitaliers et tous les jours je reçois plusieurs invitations à boire un verre. Il faut dire que la langue du Pays ressemble beaucoup au croate ou au monténégrin du coup je me suis rapidement sociabilisé. Le surlendemain, plutôt que de me rendre directement sur Sofija qui n'est plus très loin maintenant, je décide d'aller faire un tour dans le Rila, petit massif montagneux situé dans le Sud-Ouest du Pays. Dans cette région je peux observer une agriculture à l'ancienne où l'on utilise essentiellement la bonne vieille charrue et le cheval. Le cheval qui est en Bulgarie au centre de la vie campagnarde, on l'utilise pour travailler, pour se déplacer, pour transporter... Même en ville ce n'est pas inhabituel de croiser des attelages au milieu du trafic automobile.



Je passerai 2 journées dans le massif du Rila, l'ascension ne représente aucune difficulté majeure en revanche elle est très longue (environ 30-35km). Sur ma route, les habitants du coin tentent de me dissuader de continuer: on trouve encore un peu de neige vers le sommet et les températures y sont fraîches jugent-ils. Je ne ferai pas grand cas de ce conseil (j'ai connu pire) mais je garderai tout de même 3-4 kilomètres de montée pour me chauffer le lendemain par précaution. Au Jeudi 8 Avril, je bascule de l'autre côté du col, la plus grande prudence est requise car les routes de montagne ici sont dans un état plus que médiocre avec de nombreux nid-de-poule. Le lendemain au soir je ne suis plus qu'à 35 kilomètres de Sofija, fin de journée riche en rencontre avec tout d'abord un cyclotouriste serbe d'environ 65 ans. Il est parti de Beograd il y a 4 jours (sa moyenne avoisine donc les 100km/jour!) et se rend en Grèce. Un peu plus tard alors que mon campement est à peine installé, Nikolai, qui a suivi la piste laissée par mon vélo, vient à ma rencontre. Il est le propriétaire du terrain et après avoir bavardé un petit quart d'heure, il me permet de passer la nuit ici. Il repassera une heure plus tard accompagné de sa fille et apportera avec lui café, brioche et rakija (la goutte du pays), nous resterons ensemble jusque la tombée la nuit. Le lendemain matin il m'offrira également le petit-déjeuner ainsi que quelques vivres pour ma route.



Samedi 10 Avril, j'arrive sur Sofija, la capitale du Pays. Rallier la ville après Istanbul est une simple formalité. Je passerai une nuit ici pour avoir le temps de visiter les principaux monuments et au 12 Avril reprends ma route direction plein Nord, pour rejoindre le Danube qui sert de frontière naturelle avec la Roumanie.



3 journées seront nécessaires pour rejoindre la rive. Le Mercredi 14, à Kovachitsa je fais la connaissance de Slavtcho, qui m'invite à passer la nuit chez lui. Slavtcho n'a jamais aimé les communistes aussi s'est-il exilé en Allemagne de l'Ouest pendant de nombreuses années durant lesquelles il en a profité pour voyager en France, en Espagne et en Belgique principalement. Il est revenu dans son pays natal depuis une dizaine d'années pour s'occuper de sa mère, désormais trop âgée trop assumer toutes les tâches quotidiennes. Le lendemain matin le temps est trop mauvais pour rouler et Slavtcho me propose spontanément de rester chez lui: ''je comprends ce genre de situation Julien alors reste!''. Nous passerons la journée à narrer à tour de rôle nos anecdotes de voyage, nos histoires ressemblant plus à des sketchs, vocabulaire limité oblige. Ce fût une journée très divertissante et le lendemain, avant de nous séparer, Slavtcho m'offre une vieille photographie de lui-même, me demandant de parler de lui de part le Monde.



Après avoir suivi la rive du Danube sur une distance d'environ 200 kilomètres, je change d'orientation et décide de me rendre sur Veliko Tarnovo, l'ancienne capitale du Pays. Au Dimanche 18 Avril j'y fais mon entrée: la ville se révèle charmante et c'est un régal de se promener dans ses vieilles ruelles couvertes de pavés. Je profite de l'endroit qui possède une excellente boutique vélo pour changer mes freins car ces derniers n'ont guère appréciés ma prudence dans les descentes...



Au Mercredi 21 Avril, je reprends ma route direction le Nord-Ouest du Pays afin de rallier la Serbie. Ma première intention était de transiter par Sofija et de passer par Dimitrovgrad (poste frontière principal entre les 2 pays), mais à Veliko Tarnovo on me réoriente sur une nouvelle route: par rapport à ce que j'avais envisagé la distance est à peu près la même, mais les routes y seront plus paisibles et la nature plus belle ; deux arguments assez solides pour me faire changer d'avis. Le 24 Avril j'arrive donc sur Belogradchik et ses formations rocheuses sans pareil, un enchantement pour les yeux: on se croirait sur une autre planète!



Le lendemain en milieu d'après-midi, je franchis la frontière serbe à hauteur de Zajecar. Pour tester l'ambiance du pays, une fois ma journée de vélo terminée, je commande une bière dans un mini-market et m'invite à une table, je resterai en leur compagnie plus d'une heure. Dans la conversation, je reconnais par-ci par-là quelques mots de turcs. En Bulgarie on m'avait expliqué que l'empire Ottoman avait régné sur les Balkans pendant environ 500 ans mais je n'avais décelé aucune trace de leur culture dans le langage. Et ici, dès ma première conversation j'y découvre 2 mots! J'apprendrai par la suite que les bulgares ont rejeté sous le régime communiste (je ne sais pas la date) tout ce qui était turc: ajout de suffixe aux prénoms qui ne sonnaient pas bulgares (et ce même sur les pierres tombales!), suppression des mots d'origine turc dans la langue, une véritable répression! Ici on a gardé de nombreuses traces de la culture turque et la linguistique n'est pas le seul domaine à en bénéficier: dans leur musique aussi j'y trouverai des correspondances.


A peine passé la frontière, je mets le cap sur le Sud-Est du pays. Tout comme en Turquie, les serbes ont l'invitation rapide et j'en fais rapidement les frais pour mon plus grand plaisir. En effet, sur ces petites routes de campagne, les paysans ont l'habitude de pique-niquer devant leur champs avant d'aller travailler la terre, et presque tous les jours je suis invité à partager leur repas (s'il y a des restes il n'est pas rare qu'on m'offre quelques provisions pour ma route). Le Mardi 27 Avril je rentre dans Pirot. Alors que je me dirige vers le centre de la ville, une bicyclette arrive à ma hauteur et après 5 petites minutes de discussion, je suis convié à boire un café à la maison de Bogdan. Ce dernier a travaillé quelques années en Allemagne et travaille désormais pour une compagnie de pneumatique quant à son meilleur ami Radovan, il a vécu une dizaine d'années sur Paris et est un genre de garde ONF serbe. Tous deux sont très ravi de ma visite et Bogdan me propose de rester dans sa maison aussi longtemps que je le souhaite: "Ici, faut pas se gêner, sinon c'est que tu es dans le mauvais pays!". Mes nouveaux amis travaillant toute la journée, je profite de leur absence pour visiter les environs: Le jour de notre rencontre je pars faire une excursion à vélo: j'y découvrirai un superbe canyon ainsi qu'un très joli monastère et le lendemain je programme une randonnée dans les montagnes voisines. De retour de ma ballade mauvaise nouvelle: Bogdan s'est blessé au travail et peine à marcher, je préfère le quitter afin qu'il puisse se reposer convenablement.



Je continue donc ma progression dans le Sud du pays et au Jeudi 29 Avril, après avoir traversé un autre canyon, atteins la ville de Nis. Une quinzaine de kilomètres avant d'entrer dans la ville, je fais la connaissance d'Alexandre qui m'invite à boire un verre au centre ville. Au final je passerai une bonne partie de l'après-midi en sa compagnie et ne visiterai pas la ville comme je l'avais prévu mais ce n'est pas grave: à mes yeux les Hommes sont plus importants que les bâtiments et lors de cet après-midi je bénéficierai de nombreux conseils très utiles pour décider de la suite de mon parcours. Au Samedi 1er Mai, en début de matinée, je suis sur le point de faire mon entrée dans le parc de Kopaonic. Une dure journée de vélo m'attends car il y a un col à passer dont le sommet pointe à 1800 m et je ne suis pas très haut en altitude. Après quelques kilomètres d'ascension je reçois une première invitation: ici aussi c'est la fête du travail et de nombreuses familles des environs sont venues pique-niquer pour la journée dans le parc. Après plusieurs heures en leur compagnie je me remets en route... et à peine 500 m plus loin reçois une nouvelle invitation... Toute ma journée va suivre ce rythme, avec une moyenne d'un arrêt de 2 heures au kilomètre!!



Le lendemain sera plus tranquille car une fois en altitude on trouve encore pas mal de neige par endroits. Cependant après la descente je me retrouve dans les environs de Novi Pazar et ici aussi, le long de la rivière, les familles sont venues passer un Dimanche paisible. Le problème pour moi c'est que la journée est déjà bien avancée et que tous les meilleurs coins pour camper sont occupés. Après plus d'une heure d'infructueuses recherches, je me décide finalement à aller à la rencontre d'une de ces familles, seule à occuper une vaste prairie. Lorsque je demande la permission, on me la refuse de prime abord car je suis sur leur propriété...''mais assieds-toi et mange un morceau!'' Après un moment, Smoja un membre de la famille qui parle français nous rejoint. Entretemps mes hôtes ont déjà changé d'avis et me donnent l'autorisation de camper mais Smajo refuse que je déploie la tente: ''non Julien ce soir tu viens dormir chez moi.''



La Serbie continue de me faire forte impression, tout comme en Turquie, la population a un grand sens de l'hospitalité et l'étranger est toujours le bienvenu. Le niveau linguistique sur l'ensemble du territoire est simplement exceptionnel et même au fin fond de la campagne il est courant de trouver une personne parlant français, allemand, italien ou anglais. Mes chances de progresser dans la langue du pays sont donc amoindries car ces bilingues n'ont pas tous les jours l'occasion de converser dans un autre dialecte. Le Lundi 3 Mai, dans les montagnes vers Dulga Poljana, je reçois une nouvelle invitation à boire le café au sein de la famille Schovic. Très vite ils me demandent s'il est possible de les photographier mais ma batterie est presque à plat, ils devront patienter 2 heures. Retournant à leurs activités (ils sont en train de ranger du bois) il est hors de question pour moi de rester les bras croisés et je me joins donc à eux. Ravis de cette initiative, je partagerai leur repas et passerai presque tout l'après-midi en leur compagnie ; un grand moment sur ma route en Serbie.



Jeudi 6 Mai, à Arandjelovac. Alors que je prends un petit bain de soleil en attendant l'ouverture du cybercafé local un homme d'environ 70 ans m'adresse la parole en français: Vukic est né au Monténégro mais a vécu pendant plus de 40 ans sur Paris (il a la nationalité française) et il est ravi de tomber sur un compatriote. Nous discutons 10 petites minutes et nous quittons. Mais surprise une heure plus tard lorsque je sors du cybercafé: qui vois-je au pied des marches d'escalier: Vukic!! Je ne sais pas depuis combien de temps il est là à m'attendre mais cela me touche profondément. '' Si tu as le temps je tiens à t'offrir un bon repas au restaurant.''. ''Avec plaisir! Le voyageur a toujours le temps!''. Vukic possède une culture incroyable et le temps du repas je bois ses paroles: il me parlera de l'histoire de Karageorges, simple paysan au destin incroyable qui régnera sur la Serbie après avoir mené avec succès la révolte contre les turcs. Entretemps le temps s'est gâté et Vukic me propose de passer la nuit chez lui, invitation que j'accepterai avec le plus grand plaisir, ce sera l'occasion d'en apprendre davantage sur les Balkans.



Le lendemain nous nous quittons et au Samedi 8 mai j'arrive sur Beograd, la capitale du Pays. J'y trouve une guest house à 8 euros la nuit tenue par Max Wikberg, un suédois dont la mère est d'origine serbe. Comme beaucoup d'autres personnes, Max est curieux sur ma façon de voyager et nous discuterons jusque le petit matin accompagné de Bojan et Aca, 2 serbes en or qui travaillent pour son compte. Au final Max est conquis par toutes mes histoires et ce à un tel point qu'il me propose de rester aussi longtemps que je le souhaite: ''Pas question que tu payes quoi que ce soit Julien! Pour toi tout est gratuit!''. Voilà maintenant plus de 10 jours que je suis sur la capitale, et ici je me suis fait de grands amis. Je fais désormais parti de la ''famille'' et travaille pour Max en compagnie de mes amis/collègues serbes: j'accueille les touristes, leur prépare le café turc et assure de temps en temps les permanences de nuit ... une incroyable expérience pour moi qui n'ai pas l'habitude d'être mêlé aux autres routards!


Au final je suis très satisfait de la tournure des événements, mon séjour en Turquie m'a aidé a mieux comprendre les Balkans, véritable pont entre l'Europe et l'Asie. Pas de doute! L'apprentissage de la langue du pays est l'une des clés d'un voyage réussi et amène à (se) poser de nombreuses questions. Je vais passer encore quelques jours dans la capitale mais ne tarderai pas trop à reprendre ma route, sinon Max va revendre mon vélo pour que je reste !


Quelques chiffres :

- A ce jour j'ai parcouru environ 260 km en Turquie (soit un total de 1710 km), 1177 km en Bulgarie et 712 km en Serbie en 51 jours et 35 étapes, soit une moyenne de 61,4 km par étape.
- Le compteur total s'élève à environ 10259 km, en 225 jours et 163 étapes, soit une moyenne de 62,6 km par étape.
- 52 cols franchis au total.
- 1345 euros dépensés à ce jour, soit une moyenne d'environ 5,9 euros par jour.