mardi 19 avril 2011

Un toubab dans la brousse... et la transatlantique.

Vendredi 11 Février, Saint-Louis, quartier de l'hydrobase. Voilà une semaine maintenant que je passe une bonne partie de mes journées en compagnie d'Arame et Jeremy ainsi que de leurs enfants Adame (7 ans) et la petite Gemila (8 mois). Arame tient un petit restaurant dans le coin et si je suis capable de poursuivre mon chemin aujourd'hui c'est bien grâce à elle et ses bons petits plats. Au sortir du Sahara je n'ai jamais eu si grand appétit aussi je suis rapidement devenu son meilleur client mais surtout un ami de la famille. Par conséquent, son restaurant est vite devenu mon repère: Après chaque repas c'est quasiment toujours le même rituel: "Julien! reste pour boire le thé!". Et au Sénégal, quand on s'engage à rester pour boire le thé, mieux vaut avoir du temps devant soit: en effet ce dernier est préparé sur des braises et se prend généralement en 3 fois, chaque service voyant son amertume diminuer tandis que sa teneur en sucre augmente. Boire l'ataya comme ils l'appellent c'est un acte d'une grande portée sociale car entre les différentes préparations il se passe pas mal de temps et on a alors tout le loisir de faire connaissance dans un premier temps, puis vient ensuite le plaisir des grandes discussions autour de cet instant partagé. Parfois, Arame se retrouve toute seule au fourneau et ne peut alors surveiller convenablement ce petit diablotin d'Adame et en plusieurs occasions je me retrouve à m'occuper de lui: nous lisons des bandes dessinées, je lui fait faire sa lecture, nous jouons...Quand je ne suis pas chez Arame et Jerémy, je me ballade en ville ou je fais tout bonnement une petite sieste et apprécie de ne rien faire, un besoin quasi vital après avoir avalé de telles étapes.


Au Samedi 12 Février, j'enfourche à nouveau ma fidèle monture en direction du Sud par la route de Dakar. 40 kilomètres parcouru à la fin de cette première étape: Après une petite vingtaine de kms je redécouvre le plaisir simple de la halte: J'aimais déjà ça avant mais avoir roulé sous contrainte de temps et sous latitude saharienne décuple la force de ces instants: sentir la brise du vent, se désaltérer et regarder tout simplement le paysage ou les gens vaquant à leurs occupations, que c'est bon de prendre son temps! Le paysage reste ici assez aride malgré la présence d'arbres. Le vent du Nord se fait un malin plaisir de balayer le sable et la poussière des alentours: bienvenue dans la brousse! Avant de quitter Saint-Louis, j'ai pourtant redonné une seconde jeunesse à mon vélo qui en avait bien besoin après le désert et surtout la piste de Diama mais 2-3 étapes sénégalaises vont suffire à lui faire subir à nouveau les outrages du temps: il va falloir être rigoureux sur l'entretien ici!


L'axe Saint-Louis/Dakar est une route majeure du Pays, pas mal de trafic dans les parages mais le réseau routier est dans un état satisfaisant. Un autre détail qui me fait bien plaisir c'est de retrouver toutes ces petites rencontres journalières qui jalonnent ma route à nouveau. Après de nombreux moments de solitudes, j'apprécie ces instants, comme à Fass (à environ 30 kms de Saint-Louis) où un boutiquier m'invite à boire un thé: nous parlons foot, de la France et du Sénégal bien sûr! A Saint-Louis, tout le monde parlait français mais dès ma première étape je vais vite comprendre un mot de wolof que je vais entendre à longueur de journée pendant toute la durée de mon périple ici: "toubab", ce mot que tout les enfants ont sur le bout de la langue et qu'ils prononcent à la simple vue de l'homme blanc. Certains voyageurs manquant de patience le prennent mal, la répétition les usant rapidement mais personnellement ce détail ne m'affecte pas trop malgré son impressionnante fréquence (je dois l'entendre au moins 100 fois par jour) et la plupart du temps j'y réponds par un signe amical de la main. Cependant, en fin de journée, je dois avouer qu'on est tout de même content de se retrouver dans le calme!


Pour ma première nuit dans la campagne sénégalaise, je procède comme on me l'a systématiquement conseillé, c'est à dire de s'arrêter dans un village et là demander l'hospitalité au chef du village. Il est environ 17h30 quand j'atteins le petit bourg de Baralé Ndiaye. les anciens sont réunis à l'ombre de la mosquée et quand je demande si je peux passer la nuit ici, on me guide alors jusqu'à l'école où l'on me permet de m'installer. Une fois à mes aises, plus tard dans la soirée, on vient me chercher pour partager le repas du soir, un moment bien sympathique en compagnie de l'instituteur du village et de sa famille. En un an et demi de voyage, c'est la deuxième fois que je demande l'hospitalité: la dernière fois c'était au cours de l'hiver dernier, en Slovénie quand je me suis retrouvé à rouler par -15° -20°. Pour cette fois-ci je me suis rangé aux avis des sénégalais qui jugent la brousse trop dangereuse. Cependant, pour ma prochaine nuitée, je décide malgré tout et contre l'avis général de camper : je suis très bien reçu dans ce petit village et là n'est pas la question mais ma Liberté est devenue au fil des kilomètres comme une seconde nature et je dois dire que j'aime par dessus tout poser mon campement n'importe où. Ne dépendre de personne, l'innatendu, l'inconnu, c'est de loin ce que je préfère! Bien sûr si une invitation spontanée arrive je vais y répondre mais sauf cas de force majeure, je n'aime vraiment pas demander l'hospitalité et m'imposer de la sorte. Si "rien" n'arrive, je m'en moque bien car après tout j'ai tout ce qu'il me faut!


Dimanche 13 Février. Mon étape du jour va m'emmener aux environs de Ndande, situé à environs 100 kilomètres de la capitale sénégalaise. En chemin, une bande de routiers m'invitent à partager leur repas puis le thé. Une bonne partie de rigolade! Entre 2 blagues, je leur raconte tout de même que je vais camper dans la brousse ce soir, quelque chose d'inconcevable à leurs yeux: "Y a que le toubab pour faire ça!" alors, pour retomber dans l'humeur ambiante je leur dit que de toute façon: "A part moi et les chèvres, il n'y a personne dans la brousse!" Une plaisanterie qui va rencontrer un franc succès dans le Pays! Lorsque la nuit pointe le bout de son nez, voilà une bonne heure que je suis sous la tente. J'ai dû m'éloigner de la route un peu plus qu'à mon habitude et comme il y a encore pas mal de sable dans le coin, j'ai atteins mon campement en poussant le vélo. Au Sénégal, il y a du monde partout au bord des routes, aussi faut-il viser le bon moment pour se faufiler afin de rester "invisible" aux yeux de tous et ainsi éviter d'éventuelles visites nocturnes. Tout en poussant ma monture, je fais attention où je marche et établi mon campement loin des baobabs, arbre près duquel il ne fait pas bon poser la tente, son énorme tronc, creux par endroits pouvant être un véritable nid d'insectes ou de reptiles.

Au Lundi 14 février, je change d'orientation dans la mi-journée (aucune envie de me rendre sur Dakar à peine sorti de Saint-Louis) et m'engage sur l'axe Kaolack/Tambacounda, une importante route commerciale d'Afrique de l'Ouest à en juger par le nombre d'énorme camions maliens croisés durant toute la journée. Au fur et à mesure des kilomètres, la route commence hélas à se dégrader de plus en plus, au point que sur certaines portions je suis plus rapide que les nombreux camions qui se voient contraint de faire les 4 coins de la route pour éviter les nombreux "nids-de-vaches". Deux jours plus tard, en début de soirée, j'atteins le petit village de Kassas Moudou Cissé, qui se résume à une vingtaine de cases. Là, Latire, en train de refaire sa clôture avec l'aide d'autres villageois m'appelle et me fait signe de le rejoindre afin de venir partager son repas. il est lui aussi parti à l'aventure il y a longtemps, une histoire bien différente de la mienne, sans le sous à la recherche d'un travail à travers la Gambie et la Guinée. "Toi Julien, tu n'es pas un voyageur! tu es un aventurier! je le sais! alors reste ici pour passer la nuit". La vie au Sénégal n'est vraiment pas facile et depuis 2 semaines que je suis ici, ce ne sont pas les preuves qui manquent, je pense notamment à tout ces enfants d'une dizaine d'années environs qui se retrouvent déjà en train de travailler du matin au soir en tant que boutiquiers ou comme à Saint-Louis en tant que pêcheurs partant en pirogues braver la mer alors que certains d'entre eux ne savent même pas nager à en juger par le gilet de sauvetage qu'ils portent sur eux...Dakar concentre la quasi totalité des industries du Pays et le travail manque partout ailleurs. Dès lors, chacun monte son petit commerce dans son coin pour gagner de quoi vivre, mais la polygamie n'arrange rien à la situation et l'argent sors plus vite qu'il ne rentre...Quand je pense que ce Pays a la meilleure situation d'Afrique de l'Ouest! Latire lui, vit sur ses récoltes comme il me l'explique: pendant la saison des pluies, il travaille sans relâche de l'aube au crépuscule et cultive un maximum de surface afin d'assurer une année prospère à sa famille. Mon hôte a 2 femmes et aujourd'hui il reçoit la visite du père de son futur gendre afin de sceller les termes du mariage. Pendant les discussions, je suis invité à me reposer sous l'unique arbre de la propriété, ce qui ne manque pas de piquer la curiosité des enfants du village."Toubab! Toubab!" Comme d'habitude chaque enfant y va de son petit signe de la main et très vite c'est l'attroupement autour de moi: l'heure de la récréation a sonné!



Le lendemain matin, je quitte Latire aux environs de 9 heures pour me diriger vers Touba, LA ville sainte du Sénégal. Ce nom est absolument écrit partout: sur les boutiques, les murs, les taxis, les camions...bref à moins d'être aveugle, impossible de passer à côté! Lors de la fête religieuse du Magal, quelques jours plus tôt, l'effervescence régnait partout dans le Pays. Comme par hasard, ce jour là je faisais route vers Tivaouane, ville où réside un Grand Marabout. Sur mon parcours lors de cette étape, un trafic automobile épouvantable et d'innombrables sénégalais à bicyclette, l'un d'eux ayant parcouru une distance de 150 kilomètres uniquement pour participer aux festivités sur Tivaouane alors qu'il ne fait quasiment jamais de vélo d'habitude! c'est vous dire la ferveur qui s'empare des fidèles ce jour là! Et bien à Touba, cette ferveur a lieu toute l'année! là bas réside le Grand Marabout Sérigne Touba, le plus respecté de tous et l'intérieur de la grande mosquée abrite la sépulture du fondateur de la confrérie, ce qui en fait un haut-lieu de pélèrinage. Après mon passage par cette ville, on me dira à plusieurs reprises "Tu es passé par Touba! alors tu es un vrai sénégalais maintenant!"

Pour me rendre sur la ville sainte, j'ai dû pas mal remonter vers le Nord et se pose désormais la question de ma route à suivre. Moi qui avais émis le vague dessein depuis mon entrée sur le continent de rejoindre le Cap de Bonne-Espérance à vélo, je me rends compte que mes options sont très limitées et qu'elles comportent chacune une part de risque. Continuer à descendre vers le Sud en longeant la côte? Pour se faire je dois contourner la Guinée Conakry car ses frontières terrestres sont aujourd'hui fermées à l'entrée (mais pas en sortie allez comprendre!). Et même si je parvenais à traverser la Guinée, je me retrouverais alors devant la Côte d'Ivoire au bord de la guerre civile: pas très réjouissant comme perspective! Une route plus à l'Est via le Mali et le Burkina? je rencontrerais alors sur mon parcours le Niger ou le Nigeria où les situations ne me font franchement pas rêver non plus... Ayant traversé la Mauritanie, je sais ce qu'implique de voyager dans des zones où tout peut arriver et où ma vulnérabilité de cyclotouriste est plus un inconvénient qu'un avantage... voyager dans une atmosphère pareil n'est pas très agréable et me contraindrait une nouvelle fois à avaler un maximum de kilomètres chaque jour afin de me retrouver rapidement en zone sécurisée: trop éprouvant. Faire demi-tour? hors de question! Finalement, je choisi de rallier Dakar et une fois sur place je vais tâcher de trouver un bateau voulant bien me prendre à son bord. En résumé, aucune idée sur ma future destination, c'est plus que jamais l'aventure! excellent!


Samedi 19 Février. Je me suis déjà éloigné d'une centaine de kilomètres de Touba suivant une orientation Nord-Ouest qui me ramène sur la route Saint-Louis/Dakar. Moi qui n'aime pas emprunter deux fois la même route, je bifurque à la première occasion vers une petite départementale suivant à une distance respectable le tracé du bord de mer. Cette dernière n'est pas en très bon état mais la circulation n'étant pas très importante, j'ai souvent la route pour moi. Le lendemain, je ne suis plus qu'à 80 kilomètres de la capitale quand j'atteins le petit village de Darou Khoudoss. Pendant la traversée du village, comme c'est souvent le cas dans l'après midi sous la plus forte chaleur, les sénégalais sont réunis en famille et entre amis sous l'ombre du neem, cet arbre anti-paludéen importé du brésil dans les années 80 et que l'on trouve désormais absolument partout au Sénégal. Ce jour là, il fait plus chaud que d'habitude et je transpire à grandes gouttes, les vents ayant tourné et ramenant avec eux l'air de la brousse (pour mon étape de la veille j'avais eu droit à l'air vivifiant de la mer). Lors de mon passage vers la propriété Diouf, Moussa (26 ans) fait de grands signes à mon approche et m'invite à le rejoindre sous l'ombre protectrice. A en juger par mon apparence, Moussa pense que je suis très fatigué aussi je suis rapidement guidé vers la cour intérieure, puis dans la maison. "Toubab, c'est bon!" me dit Moussa. Je vais passer les 4 prochains jours au sein de cette famille merveilleuse. La maison principale est simple et comporte 4 chambres de modeste surface logeant toute la famille (c'est à dire une quinzaine de personnes), la cuisine se faisant dans une case annexe à quelques pas de la maison en dur. Dans tout le village, pas d'electricité ni d'eau courante, de nombreux puits sont disséminés un peu partout. Accompagné de Moussa qui me considère rapidement comme son grand frère, nous faisons à maintes reprises le tour du village, rentrant dans toutes les propriétés, visitant l'école et faisant le tour des cultures de maniocs. Nous nous promenons beaucoup et délestons au passage les baobabs rencontrés de quelques pains de singe! Moussa est très doué à l'exercice et fait mouche 2 coups sur trois! Chaque jour passé à Darou Khoudoss est aussi l'occasion d'une petite excursion: ainsi nous nous rendrons à Notou (à une dizaine de km en aval du village) où un grand marché a lieu chaque jour, nous en profitons pour rendre visite à un ami d'enfance de Moussa chez qui nous passons l'après midi à faire la sieste sous le neem après avoir pris un bon repas.


Le lendemain de notre passage à Notou, nouvelle excursion en amont du village cette fois ,chez la cousine de Moussa: le lieu et les gens changent mais le programme lui, restera le même. Mercredi 23 Février, un grand jour aujourd'hui car il y a baptême. Toute la matinée, les femmes du village sont réunies aux alentours de la maison des heureux parents et préparent l'énorme repas. Presque la moitié du village est présent pour l'occasion. Pendant que les femmes cuisinent et que les enfants jouent, Moussa et moi sommes dans une pièce auprès des anciens du village, on boit l'ataya et parlons beaucoup. Ensuite viendra le temps de la musique... la fête durera jusqu'au coucher du soleil! Le lendemain c'est le jour du départ. Il est presque 10 heures quand je décide de reprendre ma route car je veux être certain d'atteindre Dakar dans l'après-midi. Jamais un départ n'aura été aussi difficile! Moussa est en pleurs et ses larmes en provoquent d'autres parmi les membres de sa famille. Je me retrouve donc à tenter de consoler mon ami mais rien n'y fait. C'est finalement le grand frère de Moussa qui va me guider hors de la propriété familiale, je ne pleure pas et après avoir dit une dernière fois au revoir à ma famille d'adoption, je pars sans me retourner...



Mon idée de trouver un bateau pour continuer mon aventure a fait son chemin mais risque de me prendre pas mal de temps. Ce n'est pas un problème: du temps j'en ai à revendre et je ne doute à aucun moment du succès de mon entreprise. Je ne connais rien au monde de la mer et plus particulièrement ce qui touche aux voiliers mais je suis conscient c'est sur ces derniers que j'ai le plus de chances de me faire embarquer, la réglementation maritime étant trop rigide de nos jours pour me permettre de monter à bord d'un cargo. Je dois donc mener mon enquête et trouver les bons endroits. Ce qui me pose "problème", c'est du côté de l'hébergement. En effet, je ne raisonne plus depuis longtemps en argent proprement dit mais en jour de voyage! et mes haltes en ville représente une part conséquente dans mes dépenses totales. Aussi, je tiens à trouver un hébergement le meilleur marché possible. Il est environ 16 heures quand j'atteins le centre de la capitale sénégalaise, ce qui ne me laisse que quelques heures pour trouver l'eldorado. Lorsque le coucher de soleil arrive, je n'ai toujours rien trouvé de satisfaisant et je commence à chercher un coin tranquille où poser la tente ; je reprendrai mes investigations demain. C'est alors que la chance va me sourir de manière innattendue lorsqu'au cours de mon vagabondage je tombe nez à nez sur le quartier général de la croix-rouge sénégalaise. Arrivé devant la grille, j'examine de l'oeil leurs locaux: école, bureaux mais c'est surtout le grand parking qui retient mon attention. Alors que l'idée de leur demander s'ils n'ont pas une petite place pour passer la nuit commence à me traverser la tête, le gardien des lieux s'avance vers moi et me demande s'il peut faire quelque chose pour moi. Et comment! Quelques minutes plus tard, je me retrouve ainsi introduit auprès du président de la croix-rouge en personne et lui explique ma situation: je suis verni et j'obtiens non seulement son accord pour cette nuit, mais aussi pour les suivantes! Après avoir installé mon campement je fais plus ample connaissance avec les gardiens de nuits Ibrahim, Djiby et Fofana et leur fait part de mes projets: Ibrahim sait comment aiguiller mes recherches. En effet, l'un de ses collègues à la mairie (Ibrahim a 2 travail) est un ancien marin-pêcheur, aussi sait-il sans doute quelque chose pouvant m'aider.


La journée du lendemain, Ibrahim est en repos et il me propose de passer la journée en sa compagnie. Nous pourrons ainsi visiter la ville et en profiter pour passer à la mairie et parler à son ami. C'est là bas que j'entends parler pour la première fois du Club de Voile de Dakar et de l'Amicale Des Plaisanciers, localisée dans la baie de Hann, à une dizaine de kilomètres du centre ville. Dimanche 27 Février. Direction Hann plage pour y tenter de trouver mon futur capitaine. Une fois sur place, quelques bateaux au mouillage. Le C.V.D possède un tableau d'affichage et je constate à sa lecture que je ne suis pas le seul à rechercher un départ à la voile, certaines annonces datent même de plus d'un mois! ça promet! Plutôt que de laisser une annonce que peu de personnes liront, je choisis la voie du dialogue et retourne quasiment tous les jours à Hann plage pour me faire connaître et y rencontrer les marins. C'est ainsi qu'à force de rôdage les opportunités commencent à apparaître: je rencontre tout d'abord Daniel, propriétaire d'un catamaran et partant d'ici peu vers les îles du Cap-Vert, puis Stan, lui aussi dans les préparatifs de départ. D'emblée, Stan m'inspire une grande confiance, son teint hâlé par le soleil sent déjà plus le marin que la peau blanchâtre de Daniel. Lui aussi va faire route vers les îles du Cap-Vert, puis il a l'intention de se diriger vers les Antilles et enfin les Bahamas où un contrat de convoyage l'attend. Pour le trajet aller, Stan à déjà trouvé 2 équipiers: son fils Nicolas (23 ans) et François (27 ans), un routard qui fait le tour du monde des îles. 2 jours après l'avoir rencontré, l'affaire est conclue et je rejoins à mon tour l'équipage.



Voyageant sans moyen de communication, je continue de passer au C.V.D de temps en temps pour me tenir informé de la date du départ mais je passe désormais l'essentiel de mon temps en compagnie de mes amis de la croix-rouge. Pour remercier ces derniers de leur hospitalité, je me rends utile comme je peux, en particulier en nettoyant les cours d'école ou en assurant les fonctions de "gardien adjoint". Ibrahim, Djiby Fofana et moi même sommes devenus bons amis et en leurs compagnie je découvre le style de vie bien particulier des dakarois: pour joindre les deux bouts, beaucoup d'entre eux se retrouvent avec 2 emplois en même temps, ainsi ils ne disposent que très rarement d'une journée complète de repos et sont toujours fatigués. A noter que le dimanche dans la capitale, la circulation est quasi nulle, ce qui tranche radicalement avec la pagaille sans nom qui règne en ville le reste de la semaine...ce qui prouve le nombre de provinciaux travaillant sur Dakar.


Jeudi 10 Mars. Le grand départ est prévu pour demain. L'équipage se compose désormais de 6 membres: Jeremy et Ophélie, un couple de français étant venu renforcer l'effectif. Me concernant, mon capitaine est d'accord pour me prendre à son bord dans un premier temps jusqu'au Cap-Vert et une fois là bas il décidera si oui ou non je peux continuer l'aventure. Ce soir là, nous passons notre première nuit à bord de Chaka, un digne voilier GibSea 41 (soit d'une longueur d'un peu plus de 13 mètres) ketch datant de 1977. Le lendemain, nous levons l'ancre dans l'après midi. Stan a fait un dernier point météo avant de partir et pour un baptême ça va secouer! Avec une mer force 4 à 5 et un vent au près, Chaka va par conséquent se retrouver inclinée babord jusqu'au Cap-Vert! Une fois la protection des terres disparues, le mal de mer ne tarde pas à venir me prendre. Sur cette courte navigation de 3 jours, (Dakar/Cap-Vert couvre une distance de 400 miles nautique), je me retrouverai amariné au bout de 2 journées environ et ne serai pas d'une grande utilité à bord, sans appétit, la moindre action comme préparer à manger ou faire une simple vaisselle et la tête me tourne... je ne me sens "bien" qu'allongé. Heureusement au troisième jour, il y a du mieux: l'appétit et de retour et je parviens enfin à garder ce que je mange dans l'estomac. je sens mes forces revenir. Ca tombe bien car entretemps le pilote automatique nous a lâché et nous devons nous relayer à la barre. Quelle est la principale qualité que l'on cherche chez un apprenti matelot? c'est d'y voir tout simplement! A la barre, une fois aligné sur le bon cap on se choisi alors un point de repère à l'horizon et l'on adapte le comportement du navire face à la houle et au vent pour maintenir au mieux notre orientation. Stan est un excellent professeur et malgré des débuts à la barre un peu difficile, à force de conseils et d'observations, je parviendrai petit à petit à saisir le truc.


Lundi 14 Mars. Depuis cet après midi nous avons apercevons l'île de Sao Vicente. Cette dernière est très aride et connait d'important problème d'eau: pour y faire face on a installé sur l'île une imposante usine de désalinisation d'eau de mer, on capture également à l'aide de filets spéciaux l'eau contenue dans les brumes et enfin on effectue des ravitaillements en eau douce à l'aide de gros tanker depuis l'île voisine de Santo Antaô. Mindelo est la ville principale de l'île et l'endroit choisi par notre capitaine pour mouiller. Nous arrivons à destination de nuit, et passerons les 5 prochaines journées ici, le temps de réparer le pilote de barre ainsi que le génois. Stan n'en est pas à son premier mouillage à Mindelo et à quelques amis sur l'île, parmis lesquels (entre autres) Matione, que tout le monde connaît ici sous le surnom du "général", et Michel, un jurassien vivant depuis une dizaine d'année ici. Jeremy et Ophélie ont débarqué et sont parti sur Santo Antaô, notre équipage transatlantique est donc réduit à 4 membres. Avant de reprendre le large, nous passerons une fantastique soirée à la Boteguita de Bruno (un martiniquais) en compagnie du général, de Michel, et d'autres connaissances à Stan à entendre parler d'histoire de marins toutes plus incroyables les unes que les autres.


Au Dimanche 20 Mars, nous levons à nouveau l'ancre cap sur l'île de Saint-Martin dans les Antilles. Environ 2200 milles nautiques nous séparent de notre prochaine escale. Entre, rien! à part la Mer, Chaka et nous! La première semaine de navigation se passe paisiblement. Par moment il y a bien un peu de pétole mais ça ne dure jamais bien longtemps et nous évoluons toujours à une vitesse satisfaisante d'environ 5/6 noeuds. Depuis notre départ de Mindelo, nous sommes désormais exposés au vent portant, ce qui est nettement plus confortable pour Chaka car ainsi la gîte est quasi nulle, et pour nous les déplacements sont plus aisés! La nuit, nous établissons des quarts en solo, juste pour surveiller l'horizon et la force du vent.


Dimanche 27 Mars. Notre enrouleur de génois est maintenant hors-service. Comme solution alternative, Stan décide alors de sortir le foc qu'il monte sur etai larguable mais dans le courant de la nuit l'étai cède à son tour, nous naviguons désormais à la grand voile. Le lendemain, la série noire continue et c'est au tour du pilote automatique de nous lâcher à nouveau"comme d'hab" dirait Stan (depuis qu'on se connaît il a raconté pas mal de ses aventures et dans chaque histoire il y a cette petite phrase. Ca ne fera qu'une de plus!). 9 jours après notre départ du Cap-Vert, nous avons parcouru environ 1000 miles, les Antilles sont encore à au moins une dizaine de jours de navigation, il convient donc de s'organiser à la barre. A quatre, nous fonctionnons de la sorte: quarts libre pour ce qui est de la journée, et quarts par équipe de 2 pour les nuits. Dès lors, c'est un véritable marathon qui s'engage et nous ne dormirons guère plus de 4 à 6 heures par nuit, tout en prenant soin de faire de petites siestes dans la journée quand on sent la fatigue devenir trop importante. J'ai le plus grand respect pour les hommes de la Mer, et à côté, ma vie de cyclotouriste c'est facile! Mon style de vie est exigent certes! mais si je suis trop fatigué, je m'arrête et établi mon campement tout simplement! En mer, il y a des moments où on a pas le choix et fatigué ou pas fatigué, quand la nécessité nous y pousse, il faut agir! on est vraiment livré à nous même!

Les jours suivant, quand la vitesse du vent est un peu faible pour avancer sous la grand voile uniquement, nous sortons le spi, une voile d'avant à l'envergure impressionnante qui nous fait gagner 1 à 2 noeud assez facilement. Stan a attendu un peu avant de le sortir, car il "a besoin d'un équipage aguerri" (pour reprendre ses paroles) à la manoeuvre de voile. Tout se passe bien et les 5 jours suivants nous continuons de progresser à bon train. Cependant, au Dimanche 3 Avril, alors que je suis à la barre sous spi justement, d'un coup je prends 30° et ne parviens pas à redresser: Chaka part complétement au lof: la voile se prend alors dans dans l'enrouleur de génois et je ne sais comment commence à s'envelopper autour de ce dernier... La manoeuvre pour sortir de ce mauvais pas n'est pas simple et Stan choisi de faire tourner le navire dans le bon sens pour nous aider à démêler la situation. Voilà ce qui arrive quand on gère mal sa fatigue! j'ai barré trop longtemps et en me fiant trop au compas! j'en ai négligé l'anémomètre et hop une galère!

Autre anecdote sous spi, en date du Jeudi 7 Avril. Nous sommes en plein milieu de la nuit et ce n'est pas mon quart. En compagnie de François, nous avons pris le premier quart de nuit et nous dormons tout deux paisiblement dans la cabine avant quand tout à coup je me retrouve tirer soudainement de mon sommeil en tombant vers mon camarade. A l'intérieur du carré, d'importantes vibrations se font sentir et tout tremble, je ne comprends rien mais ça craint! François siffle pensant que le barreur s'est endormi, tout comme l'équipier. Je regarde dehors et me rends compte alors de l'inclinaison importante du navire. "François! bouge! il faut bouger!" le temps que nous sortions, la situation est rétablie... Pour avoir le fin mot de l'histoire, nous nous faisons raconter l'anecdote le lendemain: Stan était à la barre. La nouvelle lune n'est pas loin aussi on ne voit pas grand chose. La mer est d'un noir profond dans ces moments là...20 à 25 noeuds de vent environ, ça commence à être la limite pour le spi et il faut affaler la voile. Cependant, pendant que Stan se dit ça, un gros nuage arrive et la force du vent augmente subitement, chaka commence à gîter (sous la force du spi) de plus en plus alors qu'aucune erreur de barre n'a été commise. Heureusement notre super capitaine donne tout de suite les bonnes instructions à Nicolas "Choc l'écoute!" Se faisant, Nico assure le coup: le winch est déjà dans l'eau! il était temps! tout ça à peut être durer 15 secondes? 20 secondes? guère plus en tout cas mais à mes yeux, ce temps là m'a paru valoir des minutes entières. Quelle aventure!

Samedi 9 Avril. "Terre! Terre!" haaa quel bonheur après 20 jours en pleine mer lorsqu'on aperçoit la Terre! Les marins sont des bons vivants? je comprends bien pourquoi maintenant. Avec une vie si intense en Mer, quand on débarque et que nous retournons ainsi vers la civilisation, on est heureux! on jubile! 20 jours en pleine Mer. C'est la durée totale de notre transatlantique Mindelo/Saint-Martin. Outre tout ces moments forts, il y aussi la vie à bord, les rires, les histoires, la contemplation aussi! C'est sûr! Par une nuit sans lune, on y voit rien ou pas grand chose (mais "on s'en fou y a personne"! comme dirais Stan quand on allume les feux de route à la tombée de la nuit) mais pour l'observation des cieux, quel régal! quand c'est notre quart et qu'on ne barre pas, on a alors tout le loisir d'admirer un ciel incroyable! je me rappellerai toute ma vie que pendant ma transatlantique, plein Sud vers 4 heures du matin, on avait rendez-vous avec le Scorpion! ou quand je me suis retrouvé une nuit à la barre avec la Croix du Sud en point de mire! Et que dire encore de la Mer et de ses différentes robes! d'un bleu profond de jour, elle vire au noir sous la nouvelle Lune ou bien encore prends ses reflets d'argent quand la lune nous éclaire assez! Prendre la Mer c'est encore s'approprier l'espace, on compose avec les éléments pour avancer: on a un cap à suivre mais on y arrive plus ou moins bien et l'on suit les vents: quand on est loin on fait de "l'à peu près"et les 2-3 derniers jours, quand il faut être précis, on vire de bord! et pas qu'une fois! "C'est pas l'homme qui prend la Mer, c'est la Mer qui prend l'homme", je laisse à Renaud le mot de la fin, il a tout résumé dans ces quelques mots.

Quelques chiffres :
- A ce jour j'ai parcouru environ 815 km au Sénégal en 36 jours et 10 étapes, et environ 2600 miles nautiques (soit environ 4680 km) en 39 jours dont 23 jours de navigation.
- Le compteur total s'élève à environ 25729 km, en 522 jours et 321 étapes, soit une moyenne de 80,1 km par étape.
- 100 cols franchis au total.
- 3744 euros dépensés à ce jour, soit une moyenne d'environ 7,1 euros par jour.